‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 34 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Paris, 6 décembre [1905].

Mon cher ami,

Que devenez -vous et pourquoi n'ai-je plus de vos nouvelles?

Vous avez lu l'article du petit Miomandre dans V Occident? Il vous appelle un nihiliste! ce qui est vrai d'ailleurs en ce sens que votre œuvre est toute remplie de ce que j'appellerai « l'absence réelle ».

Ne pourriez-vous rien donner à V Occident? Vous y avez toutes les sympathies.

Je vous serre très cordialement la main.

P. Claudei,.

Jeudi 7 décembre [1905].

Kon est Sanitas in carne mea.

J'ai eu de noirs ennuis, cher Claudel. Pour finir, je suis garde-malade. J'ai vu et je vois souffrir : une angine assez grave, une violente fièvre m'ont donne beaucoup d'inquiétude. Une femme malade est encore plus enfant qu'une autre. Grâce au ciel, il n'y a plus de danger. Vous savez si j'ai horreur de la maladie; et partout elle vient au devant de moi : elle me tient des deux mains; il faut que je marche avec elle.

Le petit lapin ne m'a pas trop pris pour une feuille de chou. Sans rire, il est bien honnête; et, quoiqu'il ne puisse pas me bien comprendre, il saisit mieux ce qu'il peut saisir que beaucoup d'autres. Je n'ai rien lu de lui qui fût mieux fait. Il est vrai que je n'ai rien lu de lui.

Il faut s'y résigner : ce qu'il y a de négatif en nous est tout ce qu'y voit le monde.

Nihiliste? comme si on pouvait l'être. Pas plus qu'on ne peut se ranger à l'anarchie en politique — Pour être nihiliste, il faut aimer le néant. Nul n'a jamais haï le néant plus que moi. J'en prends à témoin toutes les saintes puissances : j'aime l'ordre éternel et la vie comme un saint. Cela ne sera compris que de vous. Tout de même, Miomandre est un bon petit garçon. Je ne lui dirai pas combien les éloges nous sont indifférents, — et même, hélas, les critiques.

A vous, du cœur le plus vrai.

Su.

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