‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 35 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Mardi 12 décembre 1905.

Je vous envoie, cher Claudel, trois petits poëmes pour r Occident.

Croyez-vous qu'il leur fût possible de publier une lettre que j'adresse à ce fripon de G. Deschamps? — Il s'obstine à me traiter de professeur. Il sait fort bien qu'il ment. Il me semble pieux de mettre un cadeau de Noël dans les socques toujours neuves de cette victorieuse platitude : ce sont ses bottes de sept lieues, pour aller loin, sans compter cette langue

innombrable, si ardente à lécher, qui lui sert de plumage : « penna struthionis ».

Je lui ai écrit, d'abord, le billet suivant : « — Je ne suis pas professeur; et ne l'ai jamais été. C'est un excès d'honneur, dont je ne fus pas jugé digne.

«J'ai gardé de votre école un insupportable souvenir.

« Veuillez croire, Mr, à mes sentiments sincères.

Su.

« N.B. Je vous prie, Mr, de prendre ces quelques mots pour ce qu'ils sont : une réclamation. Il faut y faire droit. »

Il n'a pas obéi. Je suis presque en colère. Ces gueux-là m'ont fait trop de mal : je veux qu'ils me laissent tranquille.

A vous, mon très cher, de bon cœur.

Su.

J'irai bien vous voir : mais on ne soigne pas impunément la grippe et l'angine. Je suis à demi-pris.

[A cette lettre était jointe la protestation qu'André Suarès voulait adresser à Gaston Deschamps, par l'intermédiaire de l'Occident] :

Lettre de M. A. F. Suarès Adressée  M. Gaston Deschamps, pour lui défendre de le nommer.

Numquid volet rhinocéros servire tibi?

Pane super eum manum tuam.

Job, xxxix, g.

Le II décembre 1905.

Décidément, Monsieur, j'ignorais jusqu'où vous pourriez me nuire.

On me fait lire votre dernière leçon à l'école des adultes, que vous tenez par tous les temps, le samedi soir. Entre deux morceaux choisis, une de ces énumérations où vous excellez, s'étonne de mon nom. Croyez -en un bon juge : je fais tache parmi ces mules grises et ces savants chevaux de fiacre, qui traînent si dignement sur les bonnes routes le fardeau de toutes les sciences. Vous ne m'avez pas mis dans cette troupe d'honorables professeiurs, pour faire nombre. Vous savez parfaitement que je n'y ai point droit.* Vous savez mieux encore que

VOUS devez m'irriter en me rattachant, malgré moi, à une classe de gens et à un ordre de choses, où j'ai toujours été si étranger que je n'y ai connu que la guerre, l'injustice et toute sorte de joyeuses amertumes.

Un enfant de seize ans, à qui l'on ouvre une porte avec de grands saints et lui tendant des fleurs, se laisse aller; et il entre où on le pousse. Je suis tombé, moi, artiste et uniquement artiste, au milieu de gens qui ne le sont jamais moins que s'ils ont la sinistre prétention de l'être. Je me suis vu au milieu de ces geais et de ces pies, — de ces coqs, si l'on veut, que m'importe, — en tout cas j'étais un oiseau d'un autre vol. Avant le temps, je suis sorti, par la fuite, de cette volière domestique. J'ai payé assez cher la plus grande erreur de ma vie, pour n'en pas perdre l'unique bénéfice: l'obscurité d'un profond isolement.

Depuis quinze ans, j'ai vécu et je vis dans la misère. Je n'ai pas de traitement, Monsieur. Et je n'ai point de succès : je ne mérite donc, à aucun titre, d'occuper votre esprit, et de nourrir votre doctorale verve.

Je ne veux pas que vous vous serviez de mon nom. Je ne veux pas être jeté dans une de vos charrettes professionnelles, parmi cinq ou six petits garçons, dont les noms même me sont inconnus, et qui doivent avoir tiré de quelques bibliothèques, ou de quelques pas qu'ils ont tentés dans la poussière du monde, un de ces ouvrages sans avenir, comme il s'en fait plus de cent chaque jour.

Je ne suis pas une tête du troupeau. Monsieur, Quiconque sait lire, me donnera raison. Il suffit d'ouvrir un de mes livres, pour y trouver le scandale des professeurs, votre scandale, Monsieur.

Il faut avoir le sentiment des rangs : c'est celui même de la convenance.

Je n'écris pas pour vous, et je m'y résigne. Je fais mon œuvre pour les dLx hommes qui comptent, en chaque temps, — et sans doute, hélas, pour vos pareils qui vivront de moi, dans cent ans.

Jusque là, laissez-moi la paix. Vous pleurnichez toujours qu'on vous assiège de sollicitations, et qu'une foule d'auteurs exige de vous la louange, ou seulement un mot en passant. Ils veulent qu'on parle d'eux : parlez-en donc. Moi, j'exige que vous ne parliez pas de moi : je ne veux pas que vous écriviez mon nom.

Est-ce clair? — Je vous donne cet avis, pour la troisième et dernière fois. Si vous manquez de vous y rendre, vous aurez à m'en rendre raison, directement, à moi.

Veuillez croire, Monsieur, aux sentiments très sincères et très humbles de

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