André Suarès à Paul Claudel
Lundi soir, 17 décembre [1905].
Je voudrais vous voir, cher Claudel. Me voici en Sisyphe, avec mon gros livre sur les bras. Le souhait de vieillir, autrefois, me semblait horrible. Et pourtant que ne suis-je plus vieux de six mois! Je vais m'épuiser en colères secrètes et en efforts inutiles à rouler mon tonneau sur l'Ararat des assassins, la montagne perfide des éditeurs : comme vous, je crains la pente du mercure : nous avons le pied trop dur pour ces sentiers de lait cruel et de ricanement fluide. Si je n'étais pas si pauvre, j'enverrais sans plus tarder mon livTe à l'imprimeur. Mais je ne me crois jamais le droit de ne pas tenter la fortune et la seule faveur qu'elle me réserve, après tout refus, qui sait ?
Je vois que vous ne viendrez plus à Meudon. Vous y êtes assez venu pour que j'aille à Paris, à mon tour. Entre 5 et 7, n'êtes vous donc jamais chez vous? — J'espère que vous avez reçu les cinq petits poèmes. J'en ai de quoi faire tout un petit livre. Dites-m'en votre avis. Pour le titre, je suis partagé entre le regret de prendre un mot aux barbares, et le désir de le faire entrer dans notre langue. Au fond, nous l'avons aussi : le charmant vieux mot des trouvères Lai sonne comme Lied. Je pense à le faire revivre. Qu'en dites-vous?
A bientôt. Je vous souhaite tout le bonheur possible, la joie et la paix.
De cœur à vous.
Su.
6o A PAUL CLAUDEL