Lettre de Paul Claudel en date du 13 septembre
cament, mais pour se taire pendant de longs mois. Quand le dialogue reprend, il n'est plus entretenu que par des considérations d'ordre littéraire où transparaît, de part et d'autre, une telle absence de conviction — l'essentiel étant écarté d'im commun accord — que bientôt les échanges de lettres cessent. Et de 19 15 à 1925, c'est le silence.
Cependant Paul Claudel ne se résigne pas si facilement à la perte d'une âme. Il se reproche « d'avoir en 1909, laissé mourir ce pauvre Charles-Louis Philippe ^ », qui n'aurait peut-être pas demandé mieux que de se laisser convertir pour peu qu'on eût exercé sur son inquiétude foncière cette douce pression de la foi qui se veut communicative. « Si j'avais su être avec lui un peu plus indiscret^! », soupire-t-il, en déplorant d'avoir laissé échapper vers les Ténèbres cette spiritualité qu'il aurait pu, pense-t-il, orienter vers la Lumière. Il ne veut pas que semblable carence se renouvelle et, s'il ignore les désirs les plus secrets de ses amis qu'il voit hésiter à la croisée des chemins, s'il doute d'eux, il ne doute pas de lui, puisqu'il ne doute pas de Dieu dont il se sait l'ambassadeur. Aussi ne s'abstient-il pas. Il se risque à l'action, donc à l'indiscrétion. Et, profitant, en 1925, d'un long congé en France, il tente une démarche auprès des deux correspondants qui lui ont successivement prouvé leur confiance puis leur méfiance et qui se sont écartés de lui parce qu'à vouloir les prédisposer à Dieu, il les a finalement indisposés à son propre égard.
Le 12 mai 1925, il va voir André Gide. «Longue et solennelle conversation, notera-t-il ensuite. Gide me dit que son inquiétude religieuse est finie, qu'il jouit d'une sorte de félicité^ basée sur le travail et la sympathie^. »
Deux jours plus tard, il s'acquitte de la même mission auprès d'André Suarès. Il rencontre une analogue courtoisie, suscite d'identiques échanges de propos solennels, et doit constater son impuissance à promouvoir vers le catholicisme un esprit qui, lui, ne se prétend pourtant pas en possession de la félicité. L'affirmation d'André Gide ne semble, d'ailleurs, correspondre qu'à un argument de polémique car il est bien
1. Extraits d'une lettre médite de Paul Claudel à Arthur Fontaine et communiquée par Philippe Fontaine. Prague, 3 mai 1910.
2. Extraits d'une lettre inédite de Paul Claudel à .\rthur Fontaine et communiquée par Phihppe F"ontaine. Prague, 3 mai 1910.
3. Au bas d'une lettre d'André Gide en date de mai 1925. Correspondance Claudel-Gide, Éd. Gallimard, 1950, p. 242.
évident que « le travail et la sympathie », malgré tout ce qu'ils comportent de ressources et d'apaisements, ne peuvent supprimer la double interrogation : Pourquoi cette passion laborieuse et pourquoi cette compassion fraternelle?
Gomme André Gide, dont l'existence jusqu'à son dernier souffle sera, sans doute, l'expression d'une recherche constante avec des périodes de pause, correspondant à l'examen le plus attentif des diverses solutions, et prises parfois par les spectateurs et par André Gide lui-même pour des périodes de répit, André Suarès n'a pas acquis cette sécurité de la conscience dont ne peuvent, en définitive, se prévaloir que les grands croyants et les petits incrédules ^. Il s'est habitué à son inquiétude, à la manière des malades énergiques qui, se sachant inguérissables, s'accoutument à leurs maux. Pour Paul Claudel, la certitude qu'on ne guérira pas est une erreur, l'erreur fondamentale puisqu'elle paralyse tout effort de relèvement; pour André Suarès, elle est une constatation lucide qui n'empêche pas de vouloir améliorer son état tout en évitant les illusions dangereuses. L'écrivain s'est détourné des routes tracées par les dogmatiques ou par les contempteurs de Dieu. Après avoir apprécié quelque temps le charme sinueux des chemins de la velléité, il a pris le dégoût de toute marche. Il est rentré chez lui. Et maintenant il demeure à sa fenêtre, contemplant le spectacle des circulations de l'âme.
Paul Claudel lui crie : « Venez marcher avec nous. Vous n'êtes pas un invalide. Tentez l'expérience. » André Suarès sait que, s'il devait marcher, ce serait sur cette route où on l'appelle et seulement sur celle-là, mais au moindre effort pour se lever, il souffre de ses membres. L'engagement lui paraît impossible. Plutôt que de faire un faux pas, il préfère se réinstaller dans son fauteuil. Mais comme il veut compenser ce qu'il perd, et trouver un sens à son existence en marge, il se propose à lui-même un traitement dont il prétend tirer, sinon une guérison, du moins un assoupissement de la douleur. Il se réfugie dans l'Art et finit par transformer son refuge en un bastion dont la carapace protectrice l'isole des sollicitations extérieures.
Paul Claudel interprétera le traitement par l'Art comme un mal supplémentaire et ne se gênera pas pour le dire à André
I . Ces lignes écrites avant le décès d'André Gide doivent être complétées, sinon corrigées, par cette constatation : André Gide est mort au cours d'une période de répit — du moins apparent — que certains pourront considérer, puisqu'elle est l'ultime, comme un aboutissement à la sérénité. Une telle sérénité, quoique en dehors de tout dogme, impliquait une « grande croyance» : celle en l'accomplissement terrestre de l'homme capable d'exiger de lui-même par besoin d'élévation ce que les autres croient exigé par Dieu.
Suarès : « C'est sur le plan de la souffrance et non sur aucun autre que je vous ai jadis rencontré et que j'espérais arriver un jour jusqu'à votre âme. L'Art, étemel ennemi des artistes, m'a baiTC le chemin, consolidant d'autres obstacles, et je me suis éloigné en soupirant sans vous avoir oublié mais me comprenant inutile ^. »
Malgré les apparences, qu'expliquent les nécessités de l'action évangélisante, Paul Claudel ne prononce pas une condamnation de principe contre l'Art et il serait bien en peine de la formuler valablement, pénétré qu'il est lui-même de l'importance du rôle (Je l'artiste. Il ne s'en prend pas au fait mais à l'orientation. Ce qu'il réprouve, c'est l'Art exclusif, idole, en rivalité avec Dieu, substitué à Dieu. A ses yeux, l'Art n'est sacré que parce qu'il exprime Dieu dans la splendeur de sa Création, il n'est pas le but à atteindre, mais un cheminement. Chez lui, l'artiste n'évince pas le croyant, il ne le précède même pas; il le complète, le renforce, l'épanouit. Il se veut la preuve, renouvelée du Mo)'en Age, que la Foi et l'Art font un ménage béni de Dieu. Aussi, lorsque Suarès, échappant à Dieu, prétend célébrer l'Office de l'Art et se prosterne devant ce qui, pour un croyant, fait partie de la prosternation, Paiil Claudel a l'impression de la déviation luciférienne, il voit passer le mauvais ange, porteur du flambeau d'orgueil.
L'orgueil coupable est celui qui n'apporte à l'orgueilleux ni la lumière ni la chaleur mais le feu, qui se révèle « à la démesiure » de l'homme puisqu'il n'est pas limité par la présence de Dieu. Paul Claudel, s'il ne condamne pas « l'orgueil de l'homme qui œuvre » et va même — il nous l'a affirmé — jusqu'à le trouver « salutaire », réprouve l'orgueil de la créature qui se prend indûment poiu" le Créateur et nie qu'elle est seulement une fraction plus ou moins expressive de la Création.
André Suarès, de son côté, déclare : « Il est douteux qu'il y ait jamais eu une grande âme sans orgueil. Toute la différence de l'orgueil des vmes à l'orgueil des autres est de savoir où on l'a placé ^. » Poiu* Paul Claudel, il est de toute évidence que l'âme d'André Suarès a mal placé son orgueil et qu'elle a choisi l'orgueil qui consume de préférence à celui qui réchauffe. Mais pour André Suarès, il n'y a pas de pire trahison de Dieu que celle du croyant qui tire orgueil de sa foi, et s'il s'enorgueillit lui-même de sa solitude, c'est afin, pense-t-il, de la faire mieux fructifier.