André Suarès à Paul Claudel
Dimanche soir, 31 décembre 1905.
Voici minuit, et l'obscur passage d'une rive à l'autre du temps. Cher Claudel, je pense à vous. Au cours d'une veillée pour moi si sombre, je vois dans la nuit d'hiver et je touche la chaîne d'or qui nous unit. On ne se comprend jamais tout à fait. Si je vous comprends, vous n'êtes pas sûr, disiez -vous, de me bien comprendre. Ne doutez pas de vous. Il est un foyer de pensées entre nous, lumière pour moi, chaleur pour vous : il éclaire nos visages l'un pour l'autre. La rencontre de nos ombres fait un signe de tendresse. Toute lumière est amour.
Aviez- vous besoin de moi ? — Je veux m'en rendre sûr. J'avais besoin de vous dans le silence étonnant où tombe ma parole, et où je ne m'écoute plus. On cesse de s'écouter soi-même, vous le savez.
L'année où nous nous sommes rejoints, ne doit-elle pas être d'un prix rare potu" tous deux? — Je ne compare pas ma solitude à la vôtre, vous qui avez l'éternel Ami qui est Père et Maître. Mais pourtant vous êtes seul aussi; et vous aussi n'avez pas de rang dans un monde où tout est confondu. Nous formons une digue à l'indigne flot qui monte et qui passe, un môle de nature; et plaise à Dieu qui a jointoyé nos vertèbres dans notre dos, qu'il jointoie du même mortier de vie nos rocs jumeaux. En tout cas, il serait beau que notre amitié fût fondée pour ne plus vaciller jusqu'à notre dernier jour.
Que l'année qui vient soit claire, pure et calme pour vous comme l'autre a été grave et féconde en ses déchirements.
Je vous serre la main avec une cordiale affection.
Su.
Vous verrai-je? — J'ai idée que vous êtes encore malade. Vous me devez un mot.
Le sort de mon oeuvre m'inquiète. Si vous ne l'aimez point, du moins ne vous laissez pas blesser par telle ou telle idée sans prendre ma défense contre ce qui vous blesse : les pires pensées ne sont pas de mon fait; il faut les rendre aux titres sous lesquels le doute et la négation se placent. J'en hais la perversité. Une aspiration éternelle au salut et à la sainteté, c'est ce drame. Dans l'enfer des passions, je n'aime que la vie sainte; et je suis tout entier à la foi que je n'ai pas.