‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 42 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Paris, 3 janvier 1906.

Que vous êtes antique, mon cher Suarès, et que votre livre vient de loin! Je comprends maintenant votre position à l'égard de ce que les vieux textes apostoliques appellent « les Grecs » et de tout l'art de divertissement. En compulsant ces feuillets criblés des lignes de votre écriture acérée, jaculatoire, cunéiforme, il me semblait compulser le dossier de la vieille cause humaine jusqu'aux pièces fondamentales, jusqu'à ces runes que le grand Lépreux souhaitait de voir gravées sur la paroi d'un roc et sur des lames de plomb. Pour un grand cœur qui connaît toute l'étendue de son droit et de sa créance, la situation n'a pas changé depuis les jours de l'Homme juste du Pays d'Hus et de Jé?us, fils de Sirach. « In omnibus requiem quaesivi. » « Autour de nous ce n'est plus le désert, ce n'est plus la Judée de l'Écclésiaste, c'est le monde moderne qui est à peine différent. » « Multiplicasti gentem et non magnificasti laetitiam. » Ça n'est plus le long regard du vieux Roi, c'est une espèce de quête ailée, désespérée, un oiseau de feu vombrissant comme un colibri, impuissant à se poser nulle part. « J'ai trouvé la femme plus amère que la mort... Ne livre pas tes années à la cruelle, et ses pas mènent vers l'intérieur de la mort... Et la sagesse aussi est une vanité... J'ai connu que tout est vanité. » Quel mot odieux que vanité! « Subjecta est creatura vanitati non volens », quant au « Tout est vanité » du Qohelet, on ne peut pas ajouter la restriction de Vlmitation « propter amare Deum et ilh solum servire ».

Pour moi votre cas est spécialement tragique du fait de l'ascendance israélite que je vous attribue à tort ou à raison. Les juifs ont sur Dieu un droit non seulement naturel du fait qu'ils sont ses créatures, mais en quelque sorte juridique du fait d'actes et d'écritures en bonne et due forme. « Les volontés de Dieu sont sans repentir. » Les Juifs sont une race choisie et ils le resteront jusqu'à la fin des siècles. Dieu leur a remis entre les mains un titre sur lui, un « chirographe » comme dit Saint Paul, et le monde ne finira que lorsqu'ils l'auront rendu volontairement. Ils n'ont point accepté la substitution du Dieu fait homme. Le Chrétien a la foi, le Juif conserve sa créance, la lettre de change, cette lettre qui tue. Combien il est étrange de voir émerger en cette année 1906 un document comme celui-ci, et quel drame vaut celui de cet homme solitaire se levant et sommant Dieu de lui restituer son hérédité I Ah, c'est

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Jacob et non pas Tristan ! « Seigneur, comme disait Saint Philippe, montrez-nous le Père et cela nous suffit. »

Le style aussi est d'un combattant, non pas nu, mais arme. Les images ne sont jamais que la réponse de la nature interpellée. Quel volume de paroles vous avez soulevé!

Suarès, on ne dit pas en vain des paroles comme celles-ci : « L'humanité n'est pas naturelle à l'homme. » Ce que vous avez écrit est écrit. Vous avez dressé de vos propres mains contre vous un témoin, irrécusable. Tout ce qui pouvait être cherché, vous l'avez exploré, toutes les retraites les plus profondes de l'art et de la passion. Que vous le vouliez ou non, vous êtes maintenant convaincu. La situation reste la même : c'est toujours l'homme en face de son Dieu. Vous voudriez que Dieu allât à vous, et Dieu veut que vous alliez à lui. C'est lui qui finira par avoir le dernier mot.

Ah, que j'ai compris, amèrement, profondément, tout ce que vous dites de la femme. Certains de ces cris de torture, il me semblait qu'ils sortaient de mon cœur même. Oui, la femme est forte, mais il y a encore quelque chose de plus fort qu'elle, c'est la prière; la prière non pas telle que nous l'inventons nous-mêmes, mais la formule que Dieu même a mise dans notre bouche, le « Notre Père »,

J'ai parlé aujourd'hui pour la première fois à Vallette. Je l'ai trouvé très bien disposé, vous connaissant, vous appréciant, plein d'estime pour vous, mais un peu terrifié par le poids du volume que nous voulons lui assener. Combien de pages estimez-vous que cela donnerait? En tous cas je vais lui remettre l'ouvrage et il m'a promis de faire tout le possible.

Malheureusement, je vais être obligé de quitter Paris pour quelques jours. Je vais à Lyon où je resterai une quinzaine. Je dois en effet vous apprendre que je suis fiancé avec Mademoiselle Reine Sainte-Marie-Perrin. C'est la fille de l'architecte de Notre-Dame de Fourvière, une espèce de vieux saint admirable autour duquel a poussé une famille patriarcale. Et j'avais demandé à la Sainte Vierge de me choisir et de m'envoyer elle-même l'épouse dont j'avais besoin pour m'aider dans la mission que j'ai à rempUr. C'est elle qui m'a amené cette enfant qui m'est entièrement et totalement dévouée.

J'ai eu comme une vision du dernier bout de ma route. Je me marierai sans doute à la fin de février et repartirai pour la Chine en avril.

Je vous embrasse, cher ami.

P. Claudel.

39, — André Suarès à Paul Claudel.

Jeudi soir, 4 janvier 1906.

Je vous rends avec une joie que je ne puis dire votre embrassement. Personne, sans doute, n'a mieux compris le fond de mon âme, et mon grand combat. Mais personne peut-être autant que moi n'a connu votre cœur et ses soifrces. C'est du reste ma vocation de chercher les coeurs, et un instinct immémorial m'appelle aux lieux où se cachent les plus précieuses pierres, en fusion dans les profondeurs. Cher Claudel, votre vocation, à vous, est de comprendre selon la loi et l'ordre.

Je suis mineur d'entrailles pour trouver les diamants et les rubis sanglants. Là, je touche ce qu'il y a de plus rare et de moins connu, pour ma joie et pour ma peine : pour les vôtres aussi, mon très cher, puisque votre amitié s'est révélée, et que je ne doute plus de la découverte.

Me plaçant dans le site convenable, que votre intelligence me loge au désert, à trois mille ans d'ici, si elle veut. Faites jaillir de mes veines telle source de sang : mais il y en a bien plus qu'une. Et toutes enfin ont été mises au noyau de cette terre, que le double océan pénètre de trouble occidental et de brumes. Voyez-vous, je n'ai jamais lu la Bible qu'en latin; je n'ai jamais parlé et ne parle qu'une langue, et je l'appris comme vous sur les genoux de la royale nourrice, dont une mamelle est grecque et l'autre latine.

J'ai honte de vous le dire : je sens, depuis que je vis, une partialité affreuse contre la race choisie, qui a osé faire le noir refus de son élection. Pour moi, les Juifs sont morts le premier soir de Noël. Je rougirais de m'armer contre eux. Mais je verrais le mensonge le plus atroce à me laisser ranger parmi eux : et malgré eux, sachez-le, autant que malgré moi. Cette contradiction aussi m'a déchiré longtemps. Je porte un vêtement qui n'est pas le mien. « Tune surrexit Job et scidit vestimenta sua; et dixit : nudus sum. » En vérité, je suis l'Homme nu. Et quel courage cette violente nudité exige.

Un Israélite sur cent mille a Dieu, le sert et l'adore : il est chrétien et, aveugle, il ne le sait pas. Les Juifs juivants sont des morts insolents; et plus ils sont contents de vivre, plus ils sont cadavres. Je n'en connais, je n'en vois pas un seul. Leur odeur de sépulcre est ce que je hais le plus au monde. Si j'en ai rencontré cinq ou six, parmi eux je n'ai jamais eu un ami, ni la moindre familiarité. Au contraire, tous ceux qui l'ont pu nous ont fait beaucoup de mal, à mon frère et à moi.

Quelle confiance ne faut-il pas que j'aie en vous, pour vous initier à l'un des sentiments les plus cruels de ma vie, où je dois mettre une pudeur farouche, et dont l'excès est la juste mesure? — Si j'étais public, là dessus je serais impassible. Mais comme mon frère et mes plus chers amis, vous êtes bien digne de me voir dans le frémissement d'une vertu presque héroïque : celle de l'aveu que je cache et de la grande vérité que je me dois.

Vous m'apprenez vos fiançailles. J'en suis ému profondément; j'en ai comme des larmes aux yeux. Je pense à la route où vous entrez, — et dont la vue de cette vierge, votre compagne, à vos côtés vous découvre le grave terme. Il est en vous bien des forces pour souffrir. Mais vous serez sauvé : voici le second baptême de la chair. Une jeune fille, comme celle qui vous est donnée, renouvelle en nous toute innocence. Reste le tourment de ne plus être responsable de soi seul : ce devoir est infini. C'est la rançon que le berger doit aux mains mystérieuses qui lui livrent la brebis. Et certes toute la femme est rachetée par la fiancée, qui consent à servir et qui s'avance dans l'encens virginal de son dévoûment.

Je vous embrasse et suis de tout cœur votre

Su.

— Mon pauvre frère, ce soir, aurait eu trente-cinq ans.

— A mon compte, le livre ferait 409 ou 411 pages in- 18, de 33 lignes, y compris les blancs. C'est, je crois, la justification de votre livre publié par le Mercure.

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