Paul Claudel à André Suarès
Paris, 7 janvier 1906.
Mon cher ami,
Il y a bien d'autres choses que j'aurais voulu vous dire de votre livre, et surtout de l'imagination profonde et splendide, attention pour qui tout en elle et autour d'elle est intention. Mais je voulais d'abord fixer pour moi l'essentiel, cela par quoi votre livre est à peine im livre, mais un acte, au sens juridique du terme, une occupation de lieu, une attitude, la plus grande attitude humaine. Quel enseignement pour moi! «Voilà un homme » (comme est le titre même de l'oeuvre), fait entre tous
pour tout comprendre et tout sentir, d'une culture, d'une finesse, d'une sensibilité immenses, et voilà le résultat de son enquête dont la manière est tout l'univers : la conclusion du Q,ohelet et de Vlmitalion. Pensez-vous réellement, Suarès, que s'il y avait en ce monde une source de joie autre que Dieu seul, elle nous aurait échappé?
A un autre point de vue, ce drame dont votre livre est la relation est pour moi un sujet d'admiration. Dieu agit avec vous, il vous réclame d'une manière bien plus directe et évidente qu'il ne l'a fait avec moi. Après tout j'étais baptisé, j'avais fait une excellente première communion, j'avais de chaque côté une longue lignée d'ancêtres chrétiens, parmi lesquels beaucoup de prêtres, je n'étais éloigné des saci'ements que depuis quelques années, lorsque Notre-Seigneur est venu me réclamer. Mais que vous, un homme du dehors, ayez un sens si fin et si délicat et des choses de Dieu et du cœur de Dieu, qu'un croyant se sente en communion avec vous, c'est bien surprenant et un signe qu'il se passe chez vous des choses bien étranges. Un juif, un artiste, un amant, un homme d'esprit, un homme d'action aussi, et cependant la grâce de Dieu qui vous travaille le cœur est la plus forte. Ce n'est pas en vain que cette solitude, cette longue retraite, cette privation de tout ce que vous aimiez vous ont été imposées. Les intentions de Dieu à votre égard sont évidentes, mais au reste, faites ce que vous voudrez, je suis bien rassuré à votre égard, vous ne lui échapperez pas. Suarès, voici Notre-Seigneur qui approche de vous et il faut vous occuper de préparer le « cœnaculum grande, stratum ». Déjà la prison devient couleur de miel et la porte tourne sur un gond d'or.
Ma fiancée et moi, nous allons prier pour vous, mon cher ami, mon cher frère.
P. Claudel.
Monsieur l'Abbé Baudrillart, quai des Célestins. C'est mon confesseur, un homme très intelUgent, un cœur vraiment viril et affectueux. Je vous en ai parlé. Que risqueriez-vous à le voir et à causer avec lui ? On le trouve toujours vers 6 heures du soir.