André Suarès à Paul Claudel
Le 17 janvier [1906]
Vous auriez eu de mes nouvelles, cher ami, si j'avais su, à Lyon, où vous êtes. Et même vous m'avez ainsi privé d'un plaisir que je m'étais promis et que je veux encore me promettre. J'aurais voulu vous envoyer quelques belles fleurs pour la Blanche Fleur qui tremble devant vous, et que le vent de l'avenir agite. J'en avais le moyen. Il m'eût été doux, là-bas, sur la colline mystique, entre les deux fleuves inexorables, de vous faire visite, caché, comme un saint corps, derrière un voile de fleurs. Que ne suis-je, dans la sainteté, un mort?...
Êtes-vous de retour? — Nous avons trop à nous dire, mon très cher : il faut que je vous voie. Nous avons besoin de deux ou trois entretiens bien graves, afin que votre prochaine absence soit sans abîme pour l'un ni pour l'autre. Mais votre cœur m'est ouvert : il a jailli de vous si hardiment pour moi ! Je ne promenais pas la baguette de coudrier dans une région stérile : non; mais enfin nous ne sommes pas de ceux qui se donnent si aisément. On me dit que je suis dur, violent et imprenable; et sans doute on vous l'a dit. Vous savez maintenant que le monde entier ne connût-il que votre esprit, il est un homme qui connaît en vous tout l'homme. Et c'est celui que vous avez aussi compris.
Vous m'êtes né, enfin; voilà pourquoi vous m'avez salué du nom le plus tendre; et pour toute réponse, ce soir-là, j'ai pleuré.
Je vous aime donc tendrement. Le don de votre fraternité touche en moi les sources éternelles : il jette du baume dans la profondeur des eaux amères qui sont les plus cachées.
Ne me pressez pas : à mon égard soyez sans système. Je veux me défendre contre vous : Job, si vous voulez, comme qui dirait Tacdior au désert, soit; mais je n'ai pasnomSupplantator. Je n'y ai pas droit. Et même j'y répugne, par un instinct si puissant qu'il ne peut s'expliquer tout à fait.
Il faut me faire crédit de toutes les souffrances où je suis encore réservé. Et peut-être dois-je mourir insolvable : hormis que j'aurai payé une dette immense de douleur. Mais à qui? — Je ne sais.
Je suis à vous, cher ami, de tout cœur.
Su.