Paul Claudel à André Suarès
Paris, 28 janvier 1906.
Ami,
J'ai été très touché et troublé de votre dernière lettre. J'avais commencé à Lyon une grande lettre doctrinale pour vous répondre. Et puis je l'ai laissée là! Je vous l'avoue, cher Suarès, je me sens avec vous dévoyé, déconcerté et un peu découragé. Toutes les raisons qu'on a d'être catholique, votre livre en est la déchirante élucidation, tous les obstacles qui s'opposeraient à la suprême démarche, votre livre les dissipe. Et cependant au bout de huit mois je ne vous sens pas plus près de l'acte décisif que lorsque je vous ai connu. Peut-être après tout me suis-je trompé sur votre compte, et n'êtes-vous comme Schwob qu'un amateur passionné des choses de l'âme et de l'intelligence, de ceux « qui accipiunt cum loetitia », « qui audiunt sicut carmen musicum ». Non, je ne le crois pas. Vos véritables raisons de ne pas vous faire catholique, vous ne me les avez jamais dites, je ne puis donc les discuter. Je sais seulement que vous avez la foi, la charité et même l'espérance. Mais vous êtes à un tournant solennel de votre existence. La grâce est là. Je sens, j'entends Dieu qui appelle son cher enfant. « Et même si une mère oubliait son enfant, et moi je ne l'oublierais pas, dit le Seigneur des armées. »
Pauvre ami, depuis huit mois vous êtes ma souffrance et mon tourment. Je comprends ce que dit Saint Paul quand il parle de ces âmes qu'il a engendrées. Je me dessèche à vous parler de la lumière et vous vous obstinez à fermer les yeux. Du moins ce serait une consolation de penser que je vous ai fait quelque bien. Ne croyez pas que mon mariage me fasse oublier mes amis : ce n'est qu'un moyen de m'assurer contre certains dangers, il n'arrachera pas de mon cœur ce grand amour que je ressens pour les âmes souffrantes. Si un homme peut vous aimer, combien le Père céleste qui sait le compte des cheveux de votre tête et pour qui aucun passereau n'est en oubli pourrait-il ne pas chérir votre âme immortelle? En vérité vous êtes beaucoup plus qu'un passereau. Pourquoi tant d'hésitation à vous jeter dans ses bras? Ah, vos raisons, je les devine, je les connais, et quand je vois d'où vous venez, les obstacles qui s'interposent, je suis presque effrayé des exigences de la grâce à votre endroit. Je puis apprécier ces raisons. Mais sachez qu'elles sont comme rien aux yeux de l'amour qui attend.
A PAUL CLAUDEL 6g
Je vous embrasse, cher ami. Je suis bien touche de ce que vous me dites de ma chère Reine. Elle sera à Paris dans quinze jours.
Paul.