Lettre de Paul Claudel en date du 20 juillet
2. Sur l'orgueil de Tolstoï, dans Tolstoï vivant, 14" série des Cahiers d» la Quinzaine, 191 1.
l6 INTRODUCTION
Le malentendu est inévitable entre le croyant que l'incroyant juge immodeste dans sa foi et l'incroyant qui passe aux yeux du croyant pour le modèle de la présomption aberrante. Et pourtant le point de départ a été le même : l'un et l'autre, dans leur commune passion pour la vie, ont été, dès leur adolescence, torturés par l'idée de la Mort et ont interprété toutes les vilenies, les iniquités humaines comme autant de manifestations d'un Mal synonyme du principe de Mort puisqu'il portait atteinte à la Beauté naturelle et risquait de désagréger l'édifice transcendant au bénéfice d'une création rampante, incapable de trouver en elle la force de l'envol et condamnée par là même à l'enlisement, sorte d'inhumation anticipée ^. Accablés tous les deux par la notion du Néant, obsédés par le besoin de planer et d'éterniser, ils se sont portés vers ceux qui les avaient précédés dans l'angoisse métaphysique. Paul Claudel, dès ses dix-huit ans, au contact de Rimbaud, comme une pierre choquée contre une autre pierre, a connu du premier coup l'étincelle. Le cri de révolte lui a montré où était la pacification, l'injure l'a orienté vers le respect, le sacrilège l'a conduit à la loi du sacré. Il n'a pas eu besoin du bon exemple : le mauvais exemple, comme il arrive parfois, l'a converti à son contraire. En allant au plus profond de la misère du dévoyé, il a découvert le niveau et le sens de la voie radieuse.
Mais André Suarès, s'il est capable, à l'occasion, de s'insurger — tout comme Paul Claudel — ne possède pas le tempérament qui prend conscience de son originalité et de sa force à contre-courant, il réclame un courant dont le sens corresponde au sien pour s'y laisser emporter. Après avoir déclaré : « Je suis un séptilcre pensant préparé povir la mort ^ », après avoir fait figure de nihiliste ^, il a médité sur les trois solutions possibles : « Ou bien mourir, ou bien croire à la cause qui donne, qui ôte et qui rend la vie, ou bien créer à son image en attendant sa mort, l'image de la vie * ». La première solution est presque une boutade, et si elle n'était pas contraire à la logique, elle le serait à l'esprit de dignité. André Suarès ne s'y est même pas attardé et, d'un pas délibéré,
1. Suarès, dans sa lettre du 14 septembre 1905, dit à Claudel : « Nous haïssons la mort d'une haine éternelle. Je la déteste comme le péché capital. »
2. Ivre de spleen, dans Images de la Grandeur, Imp. Jouaust, 1901.
3. Les critiques ont souvent fait ressortir le nihilisme de Suarès, en particulier Francis de Miomandre (Un Lyrique du Nihilisme : Suarès, dans l'Occident de novembre. 1905) çt Jean de Pierrefeu (Un évadé du Nihilisme, dans l'Opinion du 14 janvier 191 1.)
4. La Sainte Lâcheté de la vie, dans Sur la mort de mon frère.
INTRODUCTION ly
s'est appi ochc du Maître qui a su adopter la deuxième solution.
Il se sent déjà du même bord que Pascal et s'adresse aux incroyants a\'cc un lyrisme qui ne va pas sans quelque comnusération peu chrétienne à leur égard : « Vous autres, hommes qui riez et ne savez point, vos précipices ne sont guère à vos yeux que les erreurs et les misères communes; vous vous voyez en des rivières oii c'est à peine si l'on perd pied, et il ne vous faut qu'une barque oîi trouver le gué. Vous êtes noyés et rejetés en pourriture sur la rive que vous n'avez pas encore peiu: de cette eau. Pascal est fait d'une autre sorte : il ouvre les yeux sur l'ancien océan où il s'éveille, et il s'y voit flotter : l'infini sous les pieds, l'infini sur la tête, un infini de tous les côtés; un infini de mal, d'ignorance, de terreur et de peine. Pascal n'est pas comme vous pour tâter un infini du pied, et chercher le gué de l'infini. Mais Pascal s'assure au contraire que l'homme est l'animal sensible à l'infini des ténèbres. Il ne lui reste donc qu'à crier à l'aide. S'il était faible comme vous, il croirait à sa force. Mais fort comme il est, il mesure sa faiblesse. Et il se tient immobile, mettant toute sa puissance uniquement à s'élever sur cette eau infinie et à tendre ses bras au secours unique *. » Ici encore se manifeste la différence de nature essentielle entre Paul Claudel et André Suarès, le mysticisme du dramaturge allant toujours de pair avec un sens du réel qui fait presque totalement défaut à son ami et l'on constate en l'occurrence que le spéculateur de l'Éternel se réalise plus intensément dans l'immédiat, profite mieux de l'éphémère que le chantre exalté d'une Existence sans au-delà.
André Suarès mesure lui aussi sa faiblesse et, comme Pascal, il appelle au secours, car « le doute n'est pas tcnable pom- une volonté grande, le doute n'est qu'une preuve de force dans l'esprit, et la faiblesse consommée du caractère - ». Cette réflexion semble être le prolongement suarésien des propos de Pascal : « C'est donc assurément un grand mal que d'être dans ce doute; mais, c'est au moins un devoir indispensable de chercher, quand on est dans ce doute ^. »
André Suarès ne s'est pas dérobé à un tel devoir, mais il a demandé à Pascal de l'aider et d'être, sinon son intercesseur, du moins son intermédiaire. Dans l'idée d'intercession figure celle de prière. Or, André Suarès est aussi peu porté par sa nature aux imprécations qu'aux prières. Il n'est porté qu'aux angoisses et n'a, pour les contrebalancer, que son raisonnement. Il voudrait donc que Pascal lui serve de trait d'union raison-
I et 2. A Port-Royal, dans Visité à Pascal, ii* série des Cahiers de la Quinzaine, 1909.