‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 50 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Jeudi 22 février [1906].

Je ne me console pas de vous avoir si peu vu depuis deux mois. Et vous allez partir. Vous vous éloignez de moi, il me semble, et je vous pèse. Je voudrais pourtant causer encore avec vous.

Cher ami, ne me cachez rien. Je hais l'incertitude entre tous les tourments. Une longue attente sur le feu, c'est ma vie; et le foyer s'engraisse en criant de mes moelles. S'il ne vous a pas été possible de rien obtenir en ma faveur, de vous je l'apprendrai tout de même avec joie.

J'espère que votre âme est heureuse et votre chair tranquille. Vous n'êtes pas juste, si vous ne sentez pas le besoin de me voir. Êtes-vous donc compris de tant d'autres hommes? — Et ce n'est encore rien d'être compris : il faut que le cœur y soit.

Je vous aime grandement, et je vous souhaite tout le bien, dont le désir fait sourdre en vos entrailles l'impatiente allégresse.

Votre

Su.

Pourquoi ne m'avoir pas envoyé votre Lettre sur Us dogmes? Je l'aurais lue avec une profonde attention. Je n'ai jamais été si malade que depuis le mois dernier. J'ai le temps de méditer les solutions de tous problèmes, jusqu'au moment où la pensée se perd dans son tourliillon et se vomit elle-même.

C'est une joie pour moi de vous parler : de parler à un homme qui parle avec son Dieu. En somme, vous êtes le seul homme en qui j'aie vu la foi telle que je l'entends. Quant aux autres « memoria vestra comparabitur cineri et redigentur in lutum cervices vestrae ». Ils ne sont même pas inférieurs à ce qu'ils croient : ils y sont étrangers. Et toujours je leur crie sévèrement : « Tacete paulisper. »

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