André Suarès à Paul Claudel
Le 23 février [1906].
Que votre générosité me touche, cher Claudel! Soyez-moi plus ami encore : acceptez que ma main refuse le présent que mon cœur accepte.
D'ailleurs, je dois vous r'assurer. Un souscripteur s'est révélé, un lecteur passionné et bizarre, qui fait la moitié des frais. Qui sait pourquoi? Le livre est enfin sous presse. Mais tout va si lentement qu'il mettra peut-être trois mois encore à venir au jour.
Je vous rends donc, ici, le petit papier que j'ai reçu ce matin avec tant de joie. En quel moment vous êtes tombé ! Je vous le dirai, pour votre récompense. Ce n'était pas assez de mille ennuis misérables. J'étais, à la lettre, malade de voir succomber une amitié de quinze ans, l'une des trois que j'eusse, et qui n'en finit pas de mourir. Je la retiens, parce que j'ai horreur de ce qui cesse. Mais elle se retire de moi, faute de vie. Et vous voici, mon très cher, qui venez, un homme de chair et d'os, une amitié chaude et vivante, non pas une abstraction.
Ne croyez pas que je refuse votre aide par un amour-propre quelconque. Je la saisis au contraire avec délices; je n'en repousse, aujourd'hui, que les moyens. C'est parce que je puis m'en passer, uniquement. Si, plus tard, pour ce livre ou pour un autre, je me trouve dans quelque nécessité mauvaise, je vous le dirai, et vous ferez alors ce que vouliez faire. Mais quoi ? Vous l'avez fait : dans la solitude, c'est la joie que vous me donnez et que je prends. Soyez heureux. Vous m'êtes bien cher.
Su.