‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 52 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Paris, samedi soir, 25 février 1906.

Mon cher Suarès,

Oui, je le sens, j'ai des reproches à me faire à votre égard. J'aurais dû vous voir et vous écrire, mais je vis actuellement dans un état de déménagement. J'avais dû finir le recopiage de mon drame que je porte mardi à V Occident, ma fiancée a passé deux semaines à Paris, et enfin je viens de faire un petit séjour à Villeneuve où j'avais des caisses à ouvrir.

J'ai porté votre manuscrit à V Occident, il y a déjà près de 15 jours. Je n'en ai pas encore de nouvelles. J'en prendrai mardi et vous écrirai aussitôt.

Oui, je voudrais pouvoir vous écrire une grande lettre dogmatique qui vous donnerait mon point de vue complet sur la Vérité unique, de qui seule dépend, j'en suis de plus en plus sûr, votre salut en l'autre monde et dans celui-ci. Il y a quelques mois je l'aurais fait si vous me l'aviez demandé. Aujourd'hui je ne me sens pas suffisamment pur. J'étais seul hier dans ma maison de campagne avec la nuit pleine d'horreur et de misère au dehors. Et c'était juste l'anniversaire de cette affreuse nuit de la Sexagésime à Foutchéou, il y a un an. Je songeais en récitant mon chapelet au Christ venant sur la terre par un acte inefTable de sa tendresse, à Jésus suant le sang, flagellé, couronné d'épines. Avec quelle vivacité je sentais le grand sérieux de tout cela, l'ineffable bonté du Sauveur, ses souffrances, sa simplicité, et de mon côté la faiblesse, la vanité, la frivolité, les péchés honteux. Cela suffit, il n'y a pas besoin de paroles recherchées. Et il vaut mieux se taire que de parler de ces mystères effrayants d'une bouche par trop indigne.

C'est une courte lueur, et de nouveau me voici relancé dans le fatras des jours et des soirs.

Vous aideriez ma faiblesse, mon cher ami, si au lieu de me demander une espèce de grand traité panoramique, vous me signaliez un point spécial dpnt la discussion vous paraîtrait intéressante.

D'ailleurs combien je suis insuffisant à parler de ces choses et combien j'aimerais mieux que vous prissiez sens de la réalité, prochaine, actuelle, immédiate du Christ qui est là à côté de vous. C'est pourquoi je vous ai si souvent parlé de la nécessité de la prière même faite sans goût mais avec persévérance.

Adieu, mon cher ami. Dites-moi fomiellement si vous avez besoin de moi, et j'irai aussitôt à vous. Mais alors je voudrais causer à fond.

Paul.

yS A PAUL CLAUDEL

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