‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 53 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Lundi 26 février [igo6].

Vous vous rabaissez trop : vous faites semblant, cher Claudel, de ne pas savoir quel prix vous avez pour moi. Même comme demi-prêtre. Il ne s'agit pas de votre dignité, ni si votre âme est plus ou moins pure : je ne m'en fais pas juge. Mais vous êtes dans la foi comme le passereau dans l'air : vous la prenez en chacune de vos inspirations et vous la respirez toute. Sachant ce que je sais de vous, je vous regarde comme celui qui flotte dans l'élément où je voudrais être, et qui a le bonheur que je n'ai pas. Vous êtes devant son attention comjne le témoin du miracle, où l'on ne peut pas croire, mais qu'on ne peut nier cependant.

Voilà pour la religion. Quant au reste, ce n'est que l'amitié d'Homme à Honmie, — rien, si l'on veut; et selon les cas, plus que tout.

Vous n'avez point de reproche à vous faire. Je vous ai donné du mal, sans vous faire en retour l'espèce de bien qu'après tout vous étiez en droit d'attendre. Je ne veux point peser sur vous. Vous comptiez me mener à l'arche de toutes consolations. Et moi j'espérais vous retenir dans l'effroyable solitude où désormais je reste plus que seul, sans ombre sous le feu droit de midi. Quel destin, quelle lutte dans l'étouffement de la voix, sans être entendu de personne, sans personne à qui parler en mes pensées les plus secrètes. Vous ne faites plus assez cas, moins Dieu, de ce qui me restait en vous.

La réalité de la Passion et de Jésus sur la Croix, je les vois, et même je les sens aussi puissamment que personne. Et le sublime que j'y trouve, j'aurais honte d'en faire discours. Mais de là à une réalité divine, il y a loin. — Le miracle seul abolit l'espace.

Vous m'avez dit avoir été dans l'état où je suis. Ce n'est pas tout seul que vous en êtes sorti : une main miraculeuse vous en a tiré : il n'y a de Dieu pour vous, sachez-le, que par ce que vous avez senti sur vous, du cœur à la tête, la païune et les cinq doigts de la main divine : je ne connais pas cette main; il me faut son étreinte.

Adieu, mon très cher. Je suis bien à vous

• Su.

Dites-moi le jour et l'heurt où prendre mon manuscrit chez vous.

S'il y a ombre d'apparence que ces Messieurs de V Occident me viennent en aide, vous pouvez dire que je prends les frais de Voici l'Homme, jusqu'à charge de mille francs. J'en donnerai la moitié aussitôt, et le reste en deux fois. Je m'en suis mieux assuré, depuis : le coût de l'édition ne doit pas aller au delà de 1.500 fr.

Tirage : 300 expl. à 10 fr., et 31 à 20 fr.

Ou même moins : Je prévois le tirage unique et sans une seule faute : à o.

Heureux homme, vous allez publier votre drame, à peine fini, vous. Hé bien, je m'en réjouis : assurément, il est beau et fort. Je ne doute pas de vous.

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