André Suarès à Paul Claudel
Jeudi 8 mars 1906.
Quoi? ne vous verrai-je plus? — Vous me dites adieu, comme quelqu'un qui s'en va.
Au fond, vous n'avez pas répondu à ma dernière lettre. Vous me parlez trop de moi et pas assez de vous. Il semble, cher Claudel, que vous vous défendiez de ma tendresse et d'en rien accepter.
Je pense beaucoup à vous. Personne n'aura pour vous, jeudi prochain, cette ardeur active et cette compassion qui
viennent d'une profonde connaissance : vous le savez bien, du reste. Car je sais mieux que les autres d'où vous venez, et par mes voies tout humaines, je sens mieux où vous allez, et sous quel nombre capital votre vie se place.
Mais si vous ne le dites pas, il ne m'appartient pas de dire ce que je puis être pour vous. N'oubliez jamais que jamais je n'oublie. Dans cent ans, comme ce soir, vous serez toujours le seul homme de ma trempe qui m'a rendu visite dans le désert torride où je vis.
Il m'eût été doux de vous servir comme vous m'avez servi : un moment, j'en ai eu l'espoir. Mais soit! il vaut mieux pour vous n'avoir pas besoin de moi.
Je vous souhaite tout le bonheur et toute la paix possible : d'un seul mot, toute la foi.
Je baise les mains de votre fiancée. O pauvre jeune fille, de quel respect n'est-elle pas digne, celle qui entre dans le chemin de la femme, plein de toutes douleurs, puisque ce sont elles seules qui la justifient?
Croyez à mon aflfection.
Su.