André Suarès à Paul Claudel
Le 15 juin [1906].
J'ai fait fête à votre billet de Han-Kéou, cher ami ; et je vous écris pour votre fête. Paix et force avec vous!
Vous le savez, mauvais garçon, vous le savez bien que je vous garde une infaillible tendresse. C'est pour toujours, à présent. Et traitez-moi d'enfant, si vous voulez, puisque, vous donnant une sorte de sentiment que nul autre ne vous dorme, j'ai la candeur de vous le dire. Mais je vous traite aussi en enfant, vous en êtes digne. Je me rappelle que plus d'une fois nous nous sommes mis à rire, dans le plus grave entretien, pour nous être regardés seulement. Je vous assure que vous me devez votre amitié : car vous m'avez ravi la mienne. Je ne vous confonds pas avec les autres. Je ne dois pas être confondu.
Parlez-moi de ce que vous faites. Le bon signal que vous m'avez envoyé du cœur grouillant de l'Asie m'a ému comme un message transmis par les vibrations de la terre. Quelle différence, après tout, entre l'onde sismique, le courant sans fil et les navires sur la mer? Tout rapport m'émer\'eille. A cause de vous, je remue aussi dans le nombril de la Chine. Je rêve de la fourmilière avec une étrange envie de tàter moi-même les terriers de la République Future, non pourtant sans une avide et secrète horreur. Je voudrais aller là, une fois, où le pullulant avenir se forme : la Cité des égaux, un gâteau de vies, un formidable ventre, jaune comme la graisse, impudent et gai comme les boyaux, et dont chaque cellule est une famille.
Ha, le plus noir destin de l'espèce, c'est sans doute que cette race soit si peu religieuse.
Faites-moi voir ce que vous voyez et où vous en êtes : j'ai tant besoin de me quitter, et tant besoin de connaître. Je vous dirai un mot de ce qui se fait ici, dans ce cher pays qu'on regrette partout, dès qu'on le quitte, qu'on emporte avec soi comme un parfum, et qu'on s'étonne de n'aimer plus assez dès qu'on le retrouve.
J'aurais voulu connaître votre jeune femme. Je ne pense pas à elle sans un tendre respect : elle a pris le joug sacré; et dès le premier pas sur le labour, elle est mise « in manu ». Voilà un vrai mariage : une vocation. Séparée de tous et même de son horizon, livrée au seul qui doit vouloir, agir et être responsable. Vous êtes le seul fort catholique que j'aie connu, tel qu'on pouvait l'être il y a 600 ans. Et quand même, vous ne seriez pas mon cher Claudel, j'aimerais encore en vous les idées que je me fais de vous.
Soyez heureux, donc. Toutes joies en l'unique !
A vous de tout cœur.
Su.
A V Occident, tout est en retard : les grèves, — le désordre jusque dans les cases, et la révolte dans les fibres les plus sages : ainsi nos muscles ne marchent plus. Mais j'admire tout de même cette volonté de vivre et leur foi au bonheur en ce monde. Par là, nos ouvriers qui ont été de si pure race, et d'un si noble travail, ouvrent la porte aux Jaunes et leur tendent la main : Vocans quem devoret.
Ha, vous voulez de mes nouvelles? — Je vis dans une sombre extase : mes maux passent mon entendement. Jamais je ne connus un plus horrible hiver. Depuis six mois, je n'ai pas eu un seul jour de bon travail.' Or, au milieu de telle horreur, la vue de la ten-e m'enivre, et je dirais presque que j'ai l'ivresse de mon malheur. Je suis plus avide de cette vie, de toute cette vie que le feu de l'aliment combustible. Vous allez dire que c'est une image de l'enfer. O que je suis donc un enfant de la terre !
Et pensez que je n'ai plus rien : pas même des livres. De mes deux amis, l'un est dans les Vosges et l'autre en Provence. Et vous, j'ai cru que vous me laissiez à l'Ouest, allant pour toujours au fond de l'Orient égoïste.