‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 61 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Mercredi matin, 20 juin [1906].

Le cœur occupé, cher Claudel? — Que dites-vous? — J'ai plus d'un cœur, hélas; et il peut être tout entier à plus d'un. Je l'ai tout donné chaque fois que j'en fis don. Trahi plus ou moins, en ce que je n'ai pas été accepté dans toute l'étendue de mon présent r car enfin c'en était un. Ne vous abusez pas sur ce que je veux dire. Si j'ai terriblement souffert, ce n'est pas d'amputations comme vous, en pleine gangrène. Entre tant de maïux et de laideurs, où j'ai appris à connaître le visage de la vie, je n'ai pourtant pas vu la face de mon amour prendre ou rejeter le masque d'une incalculable vilenie.

Nullement. J'ai l'âme incomblée. Ceux qui m'aidaient entre tous à peupler ces espaces, ils m'ont trahi sans le vouloir, les pauvres, victimes les premiers dans toute leur force par ce qui me victime. A ceux qui me restent, quel reproche faire qui ne soit pas injuste? — Le don qu'ils me refusent, c'est leur joie et leur propre salut. Ma solitude a duré onze ans. J'en suis sorti, en voilà trois, — non, deux seulement, — pour entrer dans un fleuve de catastrophes. Je vous dirai un jour cette étrange et désastreuse navigation dans les rapides.

Je ne vous juge point brutal de couper le lien de la douleur entre vous et le membre pourri qui ne veut pas guérir. J'y aurais peut-être mis plus de violence si j'avais comme vous, une raison sainte d'agir, et par là décisive : — ce qui s'appelle vraiment un droit, — un devoir c'est-à-dire.

Mais ici encore, je vois devant moi toute la créature : car je n'ai qu'elle et ne puis donc vc ir qu'elle. Je la prends dans ma compassion : car, si je ne le fais, qui le fera? — Ainsi, de mes morts. Le monde est trop pauvre d'amour. Il n'est que trop aisé de ne penser qu'à soi. — Sachez qu'un dieu seul peut rendre l'homme libre de ne pas souflTrir. Telle est la miséricordieuse grâce qui vous fut faite, le jour de fête où, le front appuyé au pilier de Notre-Dame, la main qui ferme les ténèbres vous a ouvert les yeux. Un tel pouvoir seul nous absout d'abdiquer nos tourments, quand notre force abdique. Une si puissante pitié qui s'étend à tout, nous laisse libre de nous réserver enfin la nôtre. Mais où l'homme est setJ, il faut qu'il paie de toutes les manières. Il ne se tient pas quitte, s'il est solvable en effet. Peu de gens solvablcs, au demeurant; ils n'en ont pas la force.

Quand je vous parle de ma solitude, vous la sentez : parce

que vous savez ce que c'est. Il ne s'agit même pas de la vie isolée, ni des lettres, ni même de l'art qui poiu^tant est mon unique raison de vivre. Il s'agit de tout l'ensemble. A qui parler? de qui se faire entendre? — Hommes et sentiments sont à une trop petite échelle. Trop de moineaux, trop de fourmis, — plaisantins ou gens de métier bornés à leur tâche au point qu'ils y bornent le monde. Voilà le vide capital, l'espèce d'océan où j'ai été lancé, tel jour de novembre qui na'a coupé de toute la terre. Où est l'amarre de la belle espérance?

Et vous craignez de me trouver le cœur « trop occupé ?» — C'est moi plutôt qui redoute de vous donner trop et de trop exiger de vous, — à l'idée qu'enfin vous n'avez pas si besoin de moi, et que ce monde-ci est déjà riche en amitiés pour vous, sans compter la splendide amitié que votre être filial entretient avec un Père qui ne meurt pas.

Je vous serre la main. Croyez à ma grande affection.

Su.

6 1 . — Paul Claudel à André Suarès.

[Tientsin], 9 septembre 1906.

Mon cher ami.

Ma réponse à votre lettre arrive tard, mais qu'importe le temps aux choses qui font l'objet de notre commerce? Puisse du moins chacune de mes lettres être pour vour le « nuntius bonus de terra longinquâ ». Cet éloignement nous aura permis simplement de trouver nos distances où l'âme seule demeure visible. Mon cher Suarès, croyez que j'accueille votre amitié de tout mon cœur avec ce qu'il y a en moi de plus raisonnable et de plus sensible. L'éloignement va faire de celui-ci pour l'autre le frère rare et invisible, le visiteur muet et l'ami rédivif à qui jadis on tendait la main dans les songes avec une mystérieuse intimité. Un chrétien n'est pas entièrement de ce monde. Et je vous y vois tout entier, souffrant de l'âme et du corps, comme un témoin de ses poisons les plus affreux, attestant par votre mort cette pestilence qui fait la vie de tant d'autres. Que puis-je dire et faire? Mais je puis être avec vous, possédant le salut et le remède.

J'ai quitté depuis deux mois ce vieux décombre de Pékin, et je suis ici dans le pays le plus pauvre et le plus dénué qui existe. Non pas la nudité mais" la misère, eau stagnante et herbe rare. Séjour sévère où la terre n'a plus rien d'agréable et

d'amusant pour le regard, mais l'accroissement de lumière d'un ciel toujours pur. Et sur toutes choses aussi accroissement moins de la lumière que de la visibilité. J'écris en ce moment une espèce d'ode sur cette eau essentielle en nous qui est le besoin d'être parfaitement liquide et translucide. Ce n'est point l'impur qui fermente, c'est le pur qui est séminal.

J'attends un enfant pour le mois de janvier prochain.

Que devient l'impression de votre livre ? Je n'ai plus aucune nouvelle du mien. Si vous voyez parfois ces Messieurs de ï Occident f vous seriez bien aimable de rappeler mon existence à leur souvenir.

J'ai reçu il y a quelques mois un mot aimable de Pottecher. Pauvre garçon! je crains d'avoir été injuste avec lui. Mais il est pénétré d'idées pour lesquelles j'ai une espèce d'horreur sacrée.

Il y a aussi une autre pensée qui m'est venue : le sursaut du philosophe qui remâche les mots appris sur le « mystère des choses » et qui tout à coup se réveille et voit : que l'éternité a commencé dès ce monde-ci et que toutes choses ne sont que dans l'acception du mot être qui ne comporte ni commencement ni fin; et que toutes choses bougent ineffablement devant l'éternité comme un âne qui se gratte contre un mur.

Je vous serre bien affectueusement la main.

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