André Suarès à Paul Claudel
Paris, 17 rue Méchain, XI V^, le 2 novembre 1906.
II y a deux ou trois jours, je ne vous ai pas dit vrai. Vous n'êtes pas celui que j'estime le plus — mais le seul. Mon Claudel, je vous aime et vous admire.
Votre Livre m'est trop cher : je n'en peux pas juger. Pourtant, j'en suis sûr, il n'y en a point où vous soyez davantage : c'est presque trop, et la rançon d'une si belle œuvre, qu'elle doive rester secrète. Étincelante confession! O ne la laissez pas lire à votre jeune femme. On vous y voit à nu. Et quant au fond de la nudité, là où la douleur pousse le cœur à jaillir d'entre Içs côtes, je m'y vois. Comme vous vous êtes trouvé, çà et là, dans mon livre, je me rencontre dans le vôtre.
Ce n'est pas un drame et c'est plus qu'un drame. Il me semble assister à une messe admirable de Requiem. Le Cantique de Mesa est digne de Dante, digne de la Bible. J'ai toujours rêvé de mourir comme votre Mesa. Et vous, comment avez-vous pu répudier une telle mort, en possédant le sens et l'embrassement?
J'ai tout de même peur pour vous. Jusqu'à cette agonie, vous vous êtes offert à Lui et ne vous êtes pas donné. Mais vous avez appris à faire le don total. Et s'il l'accepte?
L'art, ici, est si confondu dans la vie, que pour louer votre œuvre, je vous parle de vous. Voilà le plus beau de votre Partage : à l'heure de midi qu'on croit sans ombre, l'Ombre de Dieu est partout : c'est Lui, le héros de la tragédie.
Vous ne risquiez point la damnation. Ne dites pas que je n'en suis pas juge. Vous ne l'avez jamais encourue. Jamais l'amour de Dieu ne sera damné. Et dans tout l'enfer de votre amour, même dans tous les crimes, vous n'avez jamais manqué de cet amour là.
O que cela est beau, et la fraîcheur de cette certitude, cette source dans le feu le plus blanc. J'ai fait cette découverte, autrefois, du salut avec le désespoir de n'en pas être récompensé. Mais la vraie damnation, c'est la mort nette et pleine, c'est l'absence de Dieu — et dans l'amour de la terre, la perpétuelle et l'ineffable condamnation.
Adieu, mon très cher. Vous n'aimez pas penser à moi; et je vous regrette. Qii'est-ce que votre solitude et qu'a-t-elle été près de la mienne? Voici le Jour des Morts. Demain, je perds mon frère qui était un aigle de vie, de justice et de bonté; dans huit jours, c'est mon Père, que j'ai mené jusqu'à ces
go A PAUL CLAUDEL
portes, après onze ans de martyre, où je lui tenais la main. Et tout le reste ! « Cela du moins est à moi. » Et cela seul, rien que cela.
Je vous embrasse avec tendresse. Je ne vous écrirai plus. Vous aurez mes livres, si je vis — et j'aurai les vôtres. Adieu. Vous seul me pouviez comprendre; et dans le grand silence, vous seul auriez su dire la parole nécessaire. Mais en tout, vous avez plus de bonheur que je n'en ai : car j'ai pour vous un cœur que vous n'avez pas pour moi.