‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 65 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Paris, le 3 novembre 1906.

Je vous écrirai donc encore, cher Claudel, — encore et toujours. Puisque vous parlez, je veux répondre. Je n'ai eu vos deux lettres de Tientsin que ce soir, et du même coup; elles m'ont cherché je ne sais où, je crois même en Bretagne. Que ne m'y ont-elles trouvé!

Vous ne me dites pas ce que vous faites à Tientsin, si vous y êtes en mission ou bien à demeure. Mais tout est bien, puisque vous travaillez à une ode.

Pour moi, je suis au terme d'une année horrible, passée dans le vertige et dans les transes. Je suis comme un homme à qui on a coupé les bras et les jambes, après lui avoir arraché la langue :j'ai la tête pleine d'oeuvres et je ne puis rien faire.

Pour ce soir, je ne vous en dis pas plus. Je veux seulement vous serrer la main. Je mords la plainte sur mes lèvres : j'y mets l'écrou des dents. Le mot de la Sainte : que «Dieu n'habite pas les corps bien portants » me semble plus terrible qu'à personne car, si Dieu n'habite pas l'homme malade, qui est-ce qui l'habite ? — Étrange maladie que la mienne, qui me laisse toutes les apparences de la vigueur, moins la force d'aller droit à mon office, là où j'ai mis ma seule raison de vivre.

Adieu. Portez-vous bien, cher ami, de corps et d'âme. Vous allez donc avoir un fils? un gage de cette vie qui, pour vous, n'est pas seulement un magnifique et terrible rêve? Et parce que vous savez qui la donne, quel devoir en est la rançon et quel salut lui est promis en récompense, cette nouvelle Vie doit vous paraître une bénédiction. Qu'elle le soit. A vous, de tout cœur.

Su.

Paris, 17 rue Mcchain, le i*"" décembre 1906.

Je viens de recevoir Voici l'Homme, et je vous l'envoie, mon très cher Claudel. Vous l'avez connu le premier; il n'eût pas été publié de sitôt sans vous; aimez-le toujours.

Il y a des hommes, — combien en connaît-on dans sa vie ? deux ou txois? — à qui on ne confie pas son oeuvre : on la leur donne comme une épouse. C'est ainsi que je reçois vos livres et que je vous rends les miens. Nous échangeons nos filles.

J'ai toujours senti votre présence à V Occident. J'y ai trouvé des hommes tels que je ne les cherchais plus, désespérant de les rencontrer jamais. Ils sont loyaux et fermes. Il y a quelque chose de si clair dans les yeux de Mithouard, — une eau d'antique source, qui s'est gardée pure. Et Albert Chapon n'est-il pas d'un dévoûment admirable ? — Là, on vous aime et sans mensonge.

Ib ont pour vous et moi un sentiment des plus rares. Grâce au ciel, il ne s'agit plus d'une estime littéraire. On est à cent lieues au dessus de cette pestilence. Je vous envie le désert et l'espace libre. Ici, Claudel, point d'étendue comme un miroir de la lumière : c'est le marais de Chamo, vous savez, ou Gobi. Je ne peux plus sortir : l'odeur de la putréfaction contemporaine me révolte. L'absurdité des hommes est un globe transparent, où on les voit faire la chaîne et où ils flottent. Cette bouée creuse de vanité va et vient dans l'océan infini.

Du reste, c'en est fait du soleil. Le brouillard est un pansement humide qui enveloppe la ville. Dans les rues, toutes ces larves grises me font faire d'assez sombres rêves.

Adieu, mon très cher. Je suis travaillé d'ennuis brûlants, et de toutes manières. Je suis de ce monde, moi. Quelle bénédiction pour vous d'en être un peu sorti! Et pourtant vous avez de solides pieds en terre. Je colle dur au sol, mais j'emporte un tooabeau à chaque pas.

Je vous embrasse.

Votre

A propos : croyez-vous que la couleur soit de l'ombre? — En sorte que la gamme du violet au rouge sonne, sur la rétine, quand la lumière frappe les sept touches de l'ombre, de la plus grave qui est la plus obscure à la plus claire, qui est l'aiguë.

92 A ANDRE SUARES

Raison donc, comme en tout, de la métaphore : haut en couleur, c'est l'ombre la plus vaincue par la lumière ; la lumière est absolue et primitive.

Su.

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