‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 66 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Tientsin, 17 décembre 1906.

Vos trois lettres me sont parv^enues le même dimanche. Non, cher ami, ne croyez pas que je vous abandonne et que je cesse de penser à vous. Mais les choses que l'on a à vous dire valent d'abord d'être portées. Je vous vois donc, autant que je puis juger, toujours au même point qu'à mon départ de Paris. Vous êtes malade de Dieu : c'est là un diagnostic aussi sûr que celui du choléra ou de la scarlatine. Moi qui connais le remède, je suis bien forcé de vous l'indiquer brutalement comme un médecin. Et Ego reficiam vos. Et moi qui vous ai fait je vous referai : au physique et au moral. Durum est contra siimulum recalcitrare. Allez donc voir soit l'abbé Baudrillart, 4 quai des Célestins, soit plutôt Dom Besse, bénédictin, abbaye de Chévetogne, près de Namur, qui viendra sur une seule lettre de vous. C'est une certaine joie pour moi de ne plus vous savoir dans ce néant de Meudon. Que voulez-vous? Muss es sein? Il le faut. Pour vous guérir. Pas d'autre moyen que de vous éventrer. Terrible affaire que de mettre son Dieu au monde. Soyez avec nous, soyez avec la joie, avec la raison, avec la lumière, avec vos frères pleins de tendresse, et non pas avec le vice, avec la folie, avec le chaos, avec le néant, avec le désespoir.

Je prévois bien que vous n'êtes pas près encore de suivre mon conseil. Que faire en attendant? Vous m'avez parlé bien des fois, sans préciser, des obstacles que votre raison met entre la foi et vous. Eh bien! mettez -moi sur le papier au jour le jour sans aucune recherche toutes les objections qui vous passeront par l'esprit et envoyez-moi le catalogue. J'essayerai d'y répondre tant bien que mal. Cela aura du moins le mérite de préciser la conversation entre nous.

Et voici aujourd'hui la première des sept 0 de Noël, et bientôt ce moment sacré où dans le grand secret et mystère de ce moment de l'année où elle finit et retourne son cycle. Dieu nous fut donné comme un petit enfant que l'on tient entre ses bras. Et c'est aujourd'hui à vous, Suarès, que [la] parole est adressée

A FAUL CLAUDEL 93

aussi véritablement qu'elle le fut à Jean dans le désert sous le pontificat de Caiphe et d'Anne, Hérode étant tétrarque de Galilée et Philippe son frère de l'Iturie et de la région Trachonitide et Lysanias d'Abilion.

Je vous embrasse.

Page 1