‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 67 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

17 rue Méchain, Paris XIV®, jeudi matin, 3 janvier 1907.

Dans le profond ennui de moi-même et de tout ce qui est humain, je pense à vous, Claudel, qui m'êtes si cher et à qui je ne le suis peut-être pas. N'importe. Cela aussi m'était dû, et je m'attendais à cela.

Ennui! vous n'ignorez pas ce que ce mot noir veut dire. Vous en avez pénétré les puissantes ténèbres. Le désert infini et l'inutile richesse. Un soleil noir, puisqu'il y en a. Ce n'est point le vide de soi-même, comme ils l'entendent, ni le froid intérieur, ni le cœur sec où ne sourd plus une parole. Mais au contraire, c'est l'abondance vaine, et le feu qui ne sert à rien; l'entretien sans répUque, le chant à l'oreille de l'immensité muette. Tel est l'ennui, l'espace de la solitude sous le ciel du silence.

Je suis étrangement haï de tout le monde. Je les prends comme ils sont, ou à peu près; nul ne me prend comme je suis. J'ai une passion égale et terrible d'être et de ne plus être, de vivre et de mourir.

Vous ne savez pas ce que vous êtes pour moi. J'aime en vous l'homme et la doctrine, l'art et la vie. N'avez -vous rien à aimer dans mon art ni dans ma vie ? Je suis malade de solitude. Du reste, ma force n'est pas éternelle. Je vais m' écrouler, sans doute, rongé de soucis. Vienne la grande marée d'équinoxe! les passants et la race fétide des baigneurs, en août, vont admirer l'éboulement, persuadés que les rocs sont là pour eux.

Il ne s'agit pourtant pas de ma ruine. Je vous ai vu, ce soir, vous étiez devant moi comme jamais, ou plutôt comme vous fûtes, ce jour de mai, où vous m'avez ouvert votre cœur et où j'en mesurai la souffrance. Or vous souffrez, j'en suis sûr. Je le sais, comme si vous me l'aviez dit. Vous n'êtes pas heureux, si le bonheur peut avoir un sens pour nous. Pour vous, du moins, c'eût été au cloître. Non pas encore la joie des anges, mais enfin on a le pied sui- l'échelle. Et l'on monte!

Je ne vous oublie pas, même si vous m'oubliez. Vous m'avez, vous, et moi, je ne vous ai pas. Et qui aurai-je eu, pour le seul entretien qui compte, et qui passe l'infatuation horrible de ce monde-ci? Je ne pouvais avoir que vous, cher Claudel, je ne force pas votre confiance. Mais vous savez bien qu'entre votre tristesse et la mienne, toutes deux si grandes, il n'y a que l'épaisseur du monde humain. Et elle n'arrête pas, elle conduit plutôt la vibration de l'une à l'autre.

Je suis à vous de tout cœur.

Su.

Page 1