‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 68 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

17 rue Méchain, Paris XI V^, le 7 janvier 1907.

J'ai relu votre Partage, cher Claudel. Mon admiration pour votre œuvre est une tendresse pour vous. Elle me rend injuste pour moi-même. Je mets si haut votre intelligence que je doute de la mienne. Et votre art aussi est grand.

Je ne suis plus bon juge de ce que je prise ainsi. Au fond, on n'admire bien que ce qu'on aime. C'est une séduction que vous exercez sur mon esprit. Je me donne à vous aussi ardemment que je me refuse aux autres. Je vous entends louer. On vante votre génie, vous avez un parti; vous n'êtes plus celui qu'on ose méconnaître. Que m'importe, vous m'êtes bien mieux connu.

Quel sens de la passion dans votre drame! comme il est plongé dans les délices terribles du péché et de la mort. Je vous y vois tout vif, et je m'y retrouve : plus d'un trait nous est commun. Je vous envie l'issue, quand la sainte assemblée du pardon s'ouvre devant la douleur, et lui fait place.

Irrésistibles sommations de la souffrance, quand un père les entend, qui a souffert toute souffrance. Là, vous êtes entièrement vous-même et semblable à vous seul. Je vous admire et je vous aime; depuis mes grands morts, je n'admirais rien. Ha, je voudrais être unique pour vous, comme vous l'êtes pour moi. Vous étiez né pour être un saint. Tout me le prouve. Nous ne sommes vraiment rien que ce qui nous passe nous-mêmes. Quelle œuvre vous auriez été aux mains de votre Dieu, puisque vous les sentez sur vous.

Je vous embrasse.

Su.

Bruneticre est mort. En lui j'ai perdu ma dernière ressource. Sans comparaison, il valait bien mieux que les autres. Il voulait vouloir. Et il a fini par croire. Ce qu'il a fait pour me servir, personne ne l'eût fait dans ces mornes hypogées des lettres, aujourd'hui.

Dites-moi, vous qui connaissez le sérail, y aurait-il moyen que je fusse vice-consul quelque part en Irlande ou en Italie ?

Su.

Tientsin, 2 février 1907.

Cher ami,

Depuis un mois, j'ai votre livre sur ma table et je l'ouvre à toute pause que je puis faire cormne on ouvre un livre d'images : images en effet incisées d'un trait aussi sec et aussi noir que les planches de tarots. Je comprends votre désir de vous voir imprimé : à cette forte brique dans notre décombre il fallait la presse, toute couverte de signes plus importants que ne sont celles de Tellô et de Goudéa. Nulle part je ne vois le nihilisme et le désespoir qui ne va pas sans une espèce de luxure; mais plutôt la colère, et une espèce d'impatience terrible, vibrante, ailée. Toutes les clefs, et parmi elles la bonne, sans la patience de l'essayer.

Et vous avez eu deux voix pour le prix Concourt. Celle de Bourges, mais quelle peut être l'autre?

Dans Connaissance de l'Est j'ai dit ce que je pensais de la lumière, qui est un impact sur les différentes substances dont se compose la chose illuminée, qui répondent par des couleurs. Le centre des couleurs est le jaune qui est la réponse la plus directe et la plus rapide à l'impulsion. De chaque côté il détermine comme des métaphores le bleu et le rouge, équivalents. De même que dans un fleuve de chaque côté du courant et à l'inverse, il y a les deux contre-courants. Il y a passage du plus clair au moins clair, non pas du rouge au violet, mais du jaune d'une part vers le bleu et d'autre part vers le rouge.

Je vous serre bien affectueusement la main.

P. Claudel.

Vous avez reçu la lettre de faire-part et vous savez que je suis père d'une petite fille. Ce sont des émotions bien fortes et bien douces. Je prends de grandes leçons de paternité!

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