‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 69 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Le 7 février 1907.

Quand vous me faites sentir une telle affection, que vous la nommez « fraternelle », je puis tout oublier. Le bonheur que vous me donnez efface cent fois la peine que vous m'avez faite.

Eh! cher Claudel, il s'agit bien de littérature. Vous n'êtes pas plus homme de lettres que moi, je pense. Si j'en étais un, avouez que je serais le dernier de tous. En vérité, j'ai bien mené ma barque. J'aurais conduit là une magnifique affaire.

Vous n'en doutez pas : je suis bien plus religieux que mes livres. Je n'ai pas écrit un mot ni pour plaire, ni même pour mon seul plaisir. Je ne fais rien que pour vivre, au grand sens : pour être au plein de la vie, parce qu'il le faut, et que je ne puis pas faire autrement. Ou mourir, ou être, et entendre la voix qui dicte. Pas une ligne de mes œuvres qui ne soit un combat contre la mort.

Je répondrai gravement à une ou deux de vos questions. Aussi religieux que vous, oui, peut-être; et peut-être avec folie, y ayant tant de peine et si peu de joie. J'ai la religion ; mais en moi la religion n'a pas d'objet, ce qui est terrible. Je suis plein de prières, sans savoir qui prier.

Le divin inonde mon être, il le déborde. Mais je n'ai point de Dieu. Je n'ai que des dieux, en nombre infini, et partout.

Le divin, je ne dis pas Dieu. J'ai même horreur de la confusion, où tant de philosophes tombent et nous jouent en se jouant. Le divin, c'est la nature : proprement et strictement tout. Mais ce tout n'est rien.

Or Dieu ne peut être qu'une personne. Ainsi, je le conçois et l'ai toujours conçu. Mais c'est un rêve : une conception de ce genre échappe à l'intelligence. Ici, il faut sentir et ne point penser. La raison ne mène que sur le seuil. Et pour elle, il n'y a rien au delà.

Pourquoi une Personne? Je ne saurais vous le dire. C'est le cri de mon instinct. Je n'ai point de Dieu; mais parfois mon instinct le suppose. La personne parfaite, éternelle, voilà donc le seul Dieu que je suppose. Et toute ma raison y contredit.

Détrompez-vous : on ne peut avoir moins que moi la superstition de la science. La science est un ordre, une somme des méthodes, et voilà tout. La science est ausri une abstraction. Mais cette méthode est proprement celle de la raison.

Voulez-vous nier que Pascal lui-même fonde son apologie sur les textes? Il admire dans les Évangiles l'accomplissement de l'Écriture, et dans l'Écriture la prophétie de l'Évangile. Mais enfin s'il y a des preuves contre ces textes? Ne dites plus que je me dérobe. Voyez comme je vous livre le fond de ma contradiction.

Soyez heureux, cher ami. Je vous embrasse.

Su.

— Allez -vous bien, vous et vos enfants?

— Que devient la Chine? Est-il vrai qu'elle coupe sa queue?

— (Que devient la Chine! Je ris d'une telle question.)

— Vous savez, votre écriture ressemble à celle de Racine.

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