Paul Claudel à André Suarès
Consulat de France à Tientsin, 3 mars 1907.
Cher ami,
Voici devant moi vos deux lettres des 3 et 7 janvier et je veux y répondre sur-le-champ, car j'ai à cœur de me justifier des reproches que vous m'adressez. Et cependant vous avez raison : vous n'avez pas tiré de moi tout ce que je devais vous donner, si je vous aimais comme il le faut, sans doute vous seriez déjà sauvé. Quant à attendre de moi une amitié purement humaine, non, Suarès, vous le savez. Tout ce qu'il y a en moi et qui n'est pas Dieu en qui j'ai mis toute ma pensée et tout mon cœur, ne vaut pas la peine que je le donne. Je ne sais plus ce que les gens appellent la beauté, et ce qu'on appelle l'art est pour moi moins que rien. Dieu seul est vivant et je le loue de n'avoir point permis d'être à ces choses qui n'existent pas. A votre tour pourquoi n'avoir pas en moi une entière confiance? Que sais-je de votre vie passée et actuelle? Que sais-je des raisons réelles et positives qui vous écartent de Dieu, car vous ressentez son appel dans vos entrailles, ou alors, vos livres ne sont pas comme je les prends, le cri et la recherche d'un grand cœur souffrant, mais une œuvre d'art à laquelle je n'ai pas affaire. Expliquez-vous. Si vous voulez mon cœur, cher Suarès, ouvrez-moi le vôtre. Si vous voulez Dieu et la vérité catholique, en dehors de laquelle je ne pense point et
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ne suis point, prouvez-le par l'acte. Ou si vous n'attendez pas Dieu de moi, qu'en attendriez -vous ? Toutes vos lettres ne sont remplies que de ces mots obstinés «Je ne crois pas, je ne peux pas, je ne veux pas». Qju'en savez-vous si vous n'essayez jamais? Et si vous essayez, comment vous y prenez -vous? Il ne faut pas mourir, il faut absolument vdvre. Dans les choses de Dieu comme dans celles du monde, il faut se répéter l'admirable maxime du prince d'Orange : « Il n'y a pas besoin d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer, » mais, soyez-en sûr, facienti quod est in se non negatur gratia.
Si j'étais prêtre au lieu du laïc indigne que je suis resté, aurais-je pu faire plus pour vous? Je ne sais, la question ne se pose pas. Deux fois, à Ligugé et à Lourdes, et d'une manière plus forte encore par la convulsion de quatre années où il m'a permis de tomber. Dieu m'a signifié que j'avais le devoir de rester dans le monde, il a choisi lui-même et m'a amené l'épouse qu'il voulait pour moi. Je n'ai point à discuter ni à regretter, mais seulement à m'humilier et à baiser avec un profond amour la main qui me conduit où elle veut. Ce n'est pas l'habit qui fait le chrétien, mais une soumission ardente et passionnée à la volonté de Jésus-Christ, et l'embrassement de la croix qu'il nous a donnée à porter. La mienne n'est pas bien lourde : un peu de solitude, un peu d'ennui, un peu de tracas, et de quels bienfaits ne suis-je pas comblé! L'un des plus grands et que je voudrais mériter davantage est votre amitié et cette confiance émouvante que vous avez en moi. Ecrivez-moi dans tous vos moments d'ennui et de doute et je vous répondrai toujours aussitôt.
Paul Claudel.