‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 71 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Paris, le 7 mars 1907.

Vous voilà donc père, cher Claudel, et vous entrez dans le troisième cercle de la sphère. Mais sans doute vous n'avez pu parcourir le cycle de l'amour, sans connaître les joies et les angoisses de la paternité. Pour moi, je l'ai reconnue au fond de tout ce que j'aime; et peut-être le sentiment de la paternité fait-il l'épreuve de toute tendresse. Qu'il est dur d'être responsable, quand on porte toute la responsabilité, et qu'aucune espérance ne l'allège. ^

Vous ne me dites pas si tout s'est bien passé et si vous avez

l'âme contente. J'espère que l'horreur de la maladie vous est épargnée : comme l'enfant à sa mère, les yeux d'une femme malade nous font un reproche ou un appel insoutenable. Au contraire, la femme est belle sous le ciel avec son petit entre les bras. Comme vous avez votre place en ce monde et que votre vie a un centre, il doit y avoir du bonheur pour vous à nouer, comme le banyan, de nouvelles racines avec la terre et à transmettre l'étincelle sublime de la vie.

Présentez mes respects à votre compagne : je suis ému à l'idée de cette mutation sacrée : Et erunl duo in carne una. Il n'y a pas de grandeur plus touchante que celle-ci, la jeune femme qui enfante dans la douleur, qui accepte la charge prescrite, qui paie la rançon de l'amour et même qui la bénit.

Cher Claudel, soyez heureux.

Je suis à vous de tout cœur.

Su.

1 1 mars 1907.

Avez -vous reçu Voici V Homme, cher Claudel?

Depuis trois mois, un silence de pierre, absolu, affreux. Cette oeuvre est tombée comme un lingot au fond de la mer. Personne ne m'a donné signe de vie, si ce n'est Jammes, hier, et trois autres.

Voilà un livre qui est comme s'il n'était pas. Nul, pas même vous, cher ami, n'a jamais souffert au même degré la suprême persécution de la nuit. Pensez-vous que je m'irrite de ne plaire à personne?

Non. Non! mais il me prend une horreur sacrée de ce temps; et la laideur m'environne comme une eau noire, une inondation de la pestilence qui monte, et j'en ai jusqu'au menton. Est-ce juste?

Ma peine est bien plus naïve qu'on ne croit : j'aurais voulu n'avoir pas de dette. Mais parmi ces millions de chiens, gens de lettres et lecteurs, il n'y a pas trois cents hommes pour.

A la fin, on a honte de vivre. Et de qui dépend-on? Il faut compter parmi les mignons de la fortune, il faut être Faguet ou Hirsch, Barres ou Arthur Meyer, ou le poëte du Duel : qui est-ce? Monsieur Lavedan, si je ne me trompe? Et aurum terrae illius pessimum est.

lOO A ANDRÉ SUARÊS

Vous, du moins, mon très cher, ne m'oubliez pas. O je voudrais que vous leur disiez un mot, à tous! Et qu'il fût ou non question de moi, qu'importe. Vous voir le fouet aux mains ! Moi, le silence m'arrache l'arme du poing... Adieu, cher Claudel, et

de cœur votre

Su.

Tientsin, 3 mai 1907.

Mon cher ami.

Votre lettre me fait beaucoup de peine. Et cependant quelle consolation pourrait vous venir à vous de moi que vous devez ranger avec quelque raison dans la triste catégorie des satisfaits. Je ne puis que me ranger et vous répéter le mot d'un des personnages de Dostoïevsky : « Passez par [papier déchiré]... devant et pardonnez-nous notre bonheur! »

Quelle malédiction que l'Art, surtout lorsque, comme pour vous, mon pauvre ami, il envahit toute l'âme et toute la vie! Nul artiste digne de ce nom ne travaille en réalité pour lui, mais pour les autres, puisqu'on écrit toujours à quelqu'un, puisqu'on parle toujours en réalité à la seconde personne. Quelle tristesse que cet enfant de notre cœur que nul n'accueille et qui ne communique point la vie que nous lui avons donnée ! Pas un grand artiste qui n'ait connu cette douleur. Mais aussi il faut un an pour que l'enfant parle, il faut 7 ans pour qu'il distingue le bien et le mal, il faut 15 ans pour qu'il atteigne la puberté, et le père souvent n'est plus là à ce moment. Mais Dieu, pour qui aucune bonne volonté n'est perdue ni aucune belle œuvre ni aucune bonne action, et qui connaît la valeur de l'orchidée ou du diamant que nul œil humain ne verra, sait ce que nous faisons pour sa gloire qui doit être notre seul mobile.

Je ne sais si je vais encore rester longtemps à Tientsin. Il est possible qu'on m'envoie à Calcutta. Ce serait bien intéressant et instructif pour moi de connaître l'Inde.

Je vous serre affectueusement la main.

P. Claudel.

A PAUL CLAUDEL lOI

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