‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 72 sur 142 · André Suaris à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suaris à Paul Claudel

Le 30 mai 1907.

Ceux qui sont heureux, cher ami, font un spectacle que j'adore. J'ai besoin de croire aux Iles Fortunées : plaise au ciel que vous y soyez. Loin d'avoir à vous pardonner votre bonheur, j'en jouis. Le mot de Dostoïevski est profond; mais il vient de la haine mise à nu comme une plaie : il va d'un saint à un fou, dont il se sent haï. En général, Dostoïevski est plein de haine, jusque dans l'amour.

Je suis grandement redevable à ceux qui sont heureux, s'il y en a. Le bonheur des autres est nourrissant pour moi, comme le mirage de l'oasis à celui qui est dans le feu du soleil, tandis que son chameau crève, tettant déjà le sable de ses babines violettes. i

Ha, si je donnais du bonheur à quelqu'un, il me semble que j'en aurais. Vous en êtes là, je pense. Je ne vous mets pas au nombre de ceux que la vie contente. Mais enfin vous tenez les grandes arrhes. Vous avez la santé et la paix, dont tous les autres biens ne sont que la monnaie, peut-être. Vous en feriez fi, je le sais ; mais vous avez promesse du parfait contentement.

Je ne me plains pas : j'ai l'œil sur la Loi des lois, qui fait de toute plainte une pauvreté si vaine, un souffle de rien. Cependant, l'illusion même m'est ôtée. On me fait trop sentir l'horreur de n'être pas comme les autres. La Communion humaine me fuit. Les deux ou trois hommes que je connais, admirent tant ma solitude qu'ils voudraient m'y noyer. Il y en a un, surtout, mon sort lui paraît si beau qu'il espère bien que j'y étouffe.

Cher ami, vous avez un cœur vivant, vous. Et vous le savez : on ne vit que pour les autres. On ne vit que pour Dieu enfin, même si on n'y croit pas. Les plus solitaires sont les plus dévorés de charité. Ils aspirent à parler, sans paroles, au cœur des autres.

Le désir de la gloire n'est qu'un plus vaste appétit d'amour.

N'être en communication presqu'avec personne! Il m'est très doux que vous ne me manquiez pas tout à fait.

A vous, de vrai cœur

Su.

Dites-moi un peu ce que vous faites.

Qu'est-ce que la vie à Tientsin? Y êtcs-vous très occupé d'affaires ?

Il me semble que les Chinois, sinon les Japonais, vont nous mettre à la porte de la Chine.

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