André Suarès à Paul Claudel
18 juin 1907.
Je vous souhaite une bonne fête, cher Claudel; et beaucoup de frais bonheur entre votre femme et votre petite fille. Douceur, fraîcheur — mains caressantes du calme : nous en avons besoin dans l'ardeur de la vie.
Vous me négligez. Vous me découragez. Vous m'irritez. Et je vous le fais voir; j'ai l'air de m'en plaindre. Au lieu de m'éloigner, oir\ S'Al'avToç ^Xiyy\ vodcpiv acpecmfjxsi, je vous retiens. Dites enfin si vous êtes mon ami comme je suis le vôtre.
Je vous aime plus que vous ne m'aimez : peu importe, je le trouve bon. J'en sais les causes. Il y en a une, où je consens volontiers : vous êtes au port, aussi heureux qu'un homme comme vous puisse l'être. Ce n'est pas encore trop au prix du désir. Mais dans vos tourments, que je suis peut-être seul à connaître, vous avez des certitudes.
Que je ne vous sois donc jamais bien cher, puisqu'il faudrait que ce fût dans un excès d'infortune. Vous avez été guéri trop tôt pour moi, bien assez tard pour vous. Du moins, je dois être unique à vos yeux comme vous l'êtes aux miens. Ne pensez-vous pas, quelquefois, à mon effrayante solitude? Tout le monde me tourne le dos. Ceux de V Occident comme les autres. On ne me reste pas longtemps fidèle. Or, voyez mon destin : j'ai en propre une éternelle fidélité.
Je suppose que vous sentez mille aiguillons de colère et de mépris à lire les nouvelles. Tout ce que vous aimez s'en va. Et tout ce qui se fait vous blesse. Mais vous êtes au-dessus de cela. Je le suis aussi, et même au-dessus de l'opinion que j'en ai. Il le faut bien, puisque je suis seul. Vous du moins, vous avez une armée : il est vrai que je ne vous l'envie pas. Les partisans sont bons, en ce qu'on guerroie ensemble. Pour le reste, ils ne valent que leur valeur : c'est peu.
Il y a ceci de beau dans un catholique comme vous : il peut bien passer pour vaincu, on ne peut pas le vaincre. C'est que vous êtes un homme en vie, et la vie toujours aflfirme. Ceux qui servent avec vous dans la même armée, ne servent pas la même cause, quoi qu'il semble. La différence des hommes fait différer la cause. Qu'y a-t-il de commun entre un Maurras, un Barrés, un Daudet, et vous?, — il n'y a que des négations en de tels hommes. Toute leur créance est à ce qu'ils haïssent. Ils ne perdent pas les causes qu'ils défendent; mais elles sont perdues en eux. Leur âme a une haleine pestilentielle. Acte
OU pensée, la haine est une sueur toxique : elle ne peut rien produire.
Crevez à mon afiection.
Su.-
78, — André Suarès à Paul Claudel.
24 juin 1907.
Où en êtes-vous de vos Odes? Cher ami, vous n'ignorez pas combien je suis sensible à la beauté de cette forme. Elle est d'une rigueur unique et d'une liberté infinie : rien de plus passionnant pour l'artiste. L'ode vit tout entière dans le plan; elle ne souffre pas le moindre désordre. Elle a le caractère de la plus haute sculpture, d'un relief ailé et volant. Elle est le contraire d'une effusion. A l'état d'instinct, il y a des odes dans la Bible. Il n'y en a jamais eu, comme œuvres d'art, que chez les Grecs. Mon admiration pour le grand Pindare vous est connue. La première pythique, chez les modernes, est de vous ; je médite moi-même un poëme de cet ordre si rare, — ou plutôt, j'en ai trois déjà très anciens, que je veux reprendre. L'un monte et descend avec la mer; l'autre darde avec le ciel; le troisième, c'est la foule.
J'appelle la strophe : la figure linéaire de la vocalise. Mais ce n'est pas assez pour notre art de V Occident. Il faut que la figure ait son espace et son volume d'harmonie. Le rôle de la métaphore est immense; sa puissance est créatrice. Mais rien ne vaut que selon l'ordre : il est la clef de toute la musique. Et telle en est l'évidence, qu'il ne devrait plus y avoir de ponctuation, le point seul réservé. La syntaxe doit suffire.
Je ne puis parler de ces ardents mystères qu'à vous. Je ne dois même pas songer à publier mes poëmes. Ma vie se consume en rongeries de ce genre. J'use mes dents sur mes liens et mes griffes. Une bête enchaînée aux quatre membres; la gueule fichée par un pieu en terre, et une coiffe de bronze sur les sourcils. Il me reste les yeux. Au' moins, quand vous publierez votre Ode, chargez-m'en.
Vous avez vu que Huysmans est mort en manière de saint, lui de si faible courage et de vertu si petite. Entre deux ou trois cents volumes que j'ai, — tout ce qui me reste de livres, — j'ai retrouve A rebours, et une note où je disais, il y a quinze ans : « Voilà un condamné à mort. S'il n'entre pas en religion, il est perdu. » La France en est là, aussi. Il semble qu'elle
soit sur le point de se dissoudre. Je n'en crois rien pourtant. Elle va entrer en révolution. Les maîtres d'école ont tout pourri. Mais dans cette inondation de fumier, un à venir germe.
Je vous embrasse.
Su.