‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 78 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Municipalité Française

DE TiENnSIN.

Cabinet du Président.

Tientsin, le 5 août 1907.

Mon cher ami,

Ma famille vient de partir poiu* le bord de la mer et je profite d'un moment de tranquillité afin de vous écrire et de ne pas justifier les reproches passablement « peevish » que vous m'adressez de temps à autre. C'est demain le 39^ anniversaire de ma naissance. C'est une occasion d'inviter ses amis à entrer dans sa maison et à causer un peu de soi-même.

Je n'en suis pas très satisfait. Le bien-être de la vie de famille, la lutte et l'affreux tracas des affaires sont de mauvaises conditions pour la vie intellectuelle et malheureusement pour la vie spirituelle aussi. Des rares moments d'inspiration qui me visitent de temps à autre, je tire une quatrième Ode dont j'ai bien du mal à sortir. Mais enfin tout est compensé par cette belle petite fille que je tiens entre mes bras. L'orage recommencera assez tôt à souffler. En dépit de tout, j'ai une espèce d'idée, si burlesque que cela puisse paraître, que je ne finirai pas autrement que prêtre.

C'est à vous seul que je l'avoue, plutôt comme une lubie qu'autre chose. En tout cas je suis bien las de l'Art et des artistes.

J'ai admiré comme vous écriviez bien le grec. Quant à moi malgré tous mes efforts, je n'ai jamais réussi à combler les lacunes de mon éducation première. Faute d'yeux et faute d'attention, j'ai toujours été incapable d'un travail suivi, surtout appliqué à la pensée d'un autre. Saint Thomas est le seul ouvrage de longue haleine que j'aie jamais lu. Aussi je m'aperçois à chaque instant de l'inconvénient des demilumières et des lectures superficielles.

J'entretiens une correspondance « spirituelle » avec un bon nombre de gens qui prétendent que mes œuvres les ap-

IIO A PAUL CLAUDEL

pellent à la religion. Jusqu'ici cela ne produit pas de grands fruits. Tant qu'il s'agit de faire des phrases et d'étaler sa belle âme de part et d'autre, cela va encore, mais quand je conseille platement à mes correspondants d'aller se confesser, ils sont vivement choqués et prennent la tangente. Ils ne demandent pas mieux que de croire en Dieu, mais en un Dieu discret, pas gênant et confortablement inconnaissable, qui leur permette « le développement harmonieux et intégral » de leur belle nature. Néron seul l'a connu ! Jammes et Frizeau sont les deux seules natures sérieuses et droites que j'aie connues. Il est vrai que quand ils se sont convertis, j'étais terriblement malheureux et Dieu peut-être a accepté pour leur âme les prières qu'il repoussait pour un autre. Tandis que je ne suis plus aujourd'hui qu'un gros bourgeois ventru et propre à rien. C'est moi maintenant qui ai besoin des prières des autres.

Il paraît que mes deux livres ont paru. J'espère que vous aurez reçu vos exemplaires. En ce cas, vous êtes plus heureux que moi. D'ailleurs ils sont sans doute si ignoblement imprimés que je devrais désirer moins de les voir.

Je vous serre bien affectueusement la main.

P. Claudel.

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