André Suarès à Paul Claudel
Le 1^' septembre 1907,
Vous vous calomniez, cher ami. Vous n'êtes pas et ne serez jamais le gros ventre que vous dites. Ne parlez pas contre l'art, c'est la vie de la vie : tout ce qui nous reste. Vous-même, il vous a retenu dans le siècle. L'art, d'ailleurs, comme je le sens en moi, n'est pas moins rare que la religion comme je la sens en vous. Ne croyez pas que je me vante par là, ni vous. J'espère que nous sommes sans amour-propre; et que nous osions l'être l'un devant l'autre, il me semble que c'est là, avant tout, ce qui nous lie.
Que me contez -vous, que je sais quelque chose? Hors ce qui me vient je ne sais d'où, je suis persuadé de ne rien savoir. Après 17 ans, j'ai été refusé par tout jury, en tout concours ou examen. Je n'ai jamais pu réciter une leçon sans faute. Il m'est totalement impossible d'appliquer mon esprit à la pensée d'un autre. Je ne me rappelle rien que je ne l'imagine à
mon compte. Et du reste, je n'ai de force au travail que si je l'exerce sur les formes de la vie. Tout le reste m'ennuie atrocement. De là, mon grand malheur en ce monde : rien, mais absolument rien de ce que je sais, n'est propre ni à me faire valoir, ni même à me faire vivre. Ainsi, j'ai été assez bon linguiste, et je vois un peu de quoi il retourne dans le magique jardin des langues. Mais quant à parler une langue étrangère, même après des efforts désespérés, je ne l'ai jamais pu. Voyez combien vous avez d'avantages. Vous avez une belle mémoire : la mienne est la plus infidèle, la moins littérale du monde. Que ne saurais-je pas, en effet, si j'avais retenu?
Comme vous avez lu St Thomas, de ma vie je n'ai lu à fond que Spinoza, Montaigne, Plutarque et Darwin. Mais VAquinate est bien plus difficile à lire. Quant aux grands musiciens, qui sont ce que je connais le mieux, c'est par amour, comme les grands poètes, qu'on vit avec eux, La peine même qu'on y prend n'est pas labeur, mais volupté d'amour. Mais en voilà assez sur ce que je suis et ne suis pas.
J'ai souri bien gravement à la confidence que vous m'avez faite. C'est alors que je tiens à vous chèrement. Je ne mentirai pas quoi qu'il m'en coûte de me rendre à une vérité qui doit être féconde, pour vous, en combats et en tourments. Moi aussi, je crois que vous finirez dans la peau d'un prêtre. Vous serez prêtre : vous l'êtes. Il me paraît impossible qu'à la fin le caractère ne vous impose pas l'habit. Mais quelle fin plus belle ? Rien n'est beau que ce qui nous accomplit. Il n'est rien même de réel que cela. Je sens par moi-même que je serais moine, si j'avais cru. Point de parti médiocre. A mon sens, c'est la médiocrité qui fait le trouble. Et seule, la plénitude donne le repos. Surtout, s'il s'agit d'une vérité étemelle, si on l'a en soi. Mais quoi ? c'est toujours de vérité étemelle qu'il s'agit, même quand on la nie.
Adieu, portez-vous mieux que moi. Tout travail suivi m'est défendu. Je ne ferai pas les odes où je voulais me remettre. J'accepte et ne me résigne pas. Je suis à vous de tout cœur.
Su.
Je n'ai pas eu vos livres. J'attendrai. J'espère les tenir de vous.
Jammes m'annonce ses fiançailles. Sur son nom, la prombe doit être Hollandaise. Pourquoi?