Paul Claudel à André Suarès
Tientsin, 18 septembre 1907.
Mon cher ami,
Philippe Berthelot est en effet un des êtres les meilleurs et les plus nobles que je connaisse et il s'est conduit avec moi dans la période la plus difficile de ma vie d'une manière que je n'oublierai jamais. Il demeure 109, rue du Cherche-midi. Il vous suffira de vous recommander de moi pour qu'il soit heureux de vous voir. D'ailleurs il connaît et admire votre livre, ainsi que son ami Élémir Bourges dont je pense que vous avez fait la connaissance.
Ne vous étonnez pas de n'avoir pas encore reçu mes 2 nouveaux livres parus au Mercure. Moi-même ne les ai pas encore à l'heure qu'il est! J'ai écrit cependant à Vallette pour lui rafraîchir la mémoire en ce qui nous concerne tous deux. Vous trouverez Art poétique d'une lecture difficile, mais cependant avec un peu de patience et de réflexion, on en vient à bout. Je ne vois pas pourquoi ce qui a coûté beaucoup de peine à l'auteur n'en coûterait pas un peu au lecteur, et je crois que la chose en vaut la peine. Là est le fond et le fonds de ma pensée sur lesquels je vis. Je parle surtout du second Traité.
Je suis en train d'achever ma Quatrième Ode et j'ai profité d'un séjour que j'ai fait au bord de la mer (à Shan Haï Kwan, à l'extrémité de la Grande Muraille) pour écrire un Processionnal dans la forme de ces Séquences de l'Ancienne Eglise que j'aime tant. Il est possible que cet essai soit le prélude d'une série de nouvelles études rythmiques.
Un M. Franz Bleï a traduit Partage de Midi qui va être joué cet hiver en allemand à Berlin. C'est vraiment drôle! Voilà les nouvelles qui m' arrivent du dehois; aussi un Belge qui se demande dans un journal de couleur verte si je ne suis pas un « pince-sans-rire ».
Je vous serre affectueusement la main.
P. Claudel.