‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 81 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

4 octobre 1907.

Vous recevrez ce mois-ci, cher Claudel, La Revue de Paris qui publie un acte d'un drame, que je lui ai donné il y a près de dix ans. Voilà ma vie et l'à-propos de ma fortune.

Ce n'est rien moins que St François d'Assise. Vous êtes le dernier à qui j'aie besoin de dire le sens de cette œuvre. Elle est toute plongée dans la profondeur de l'action mystique. Par là, peut-être, vous en jouirez mieux qu'un autre.

Pour moi, vous l'avouerai-je, il y a tant d'années entre mes oeuvres et le temps où elles viennent au jour, que je ne m'y plais jamais. Elles ont vieilli dans ma colère ou dans ce volontaire oubli, qui est mortel à l'aménité. Je ne suis pas un bon père pour elles. Quand elles sont nées, je les abandonne. Je ne les aime pas : il faudrait qu'on me les fît aimer. Qiii le voudra? Voyez à r Occident : ils n'ont pas dit un mot de mon livre. Et ce sont eux qui l'ont publié. N'est-ce pas absurde? Je ne puis donner de gages à personne : c'est ce qui me perd.

Tout le monde en veut de formels, à présent. Plus il y a de liberté dans les lois, moins les esprits sont libres.

Je ne m'indigne pas. Je ris de ces petits garçons et de leur avarice. Ils ont, du moins, le bon sens de vous prendre comme vous êtes. De la sorte, ils peuvent tirer de votre intelligence un aliment pour la leur. Ils ont sans doute assez d'un gros morceau. Leur estomac est trop faible pour en contenir un autre : encore moins pour nous digérer ensemble. Au lieu de s'en nourrir, ils seraient pris de vomissements incoercibles; et, à la fin, pour accoucher d'un gros oiseau de vent. Tant pis pour eux.

Je vous serre la main avec affection. ,.

Su.

J'attends toujours vos livres.

J'ai confiance qu'ils viendront.

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