André Suarès à Paul Claudel
Le dimanche 13 octobre 1907.
J'ai enfin reçu vos deux livres, cher Claudel.
J'ai lu votre Art poétique : théologie, plutôt. Une clarté et une raison supérieures. Votre ordre est du plus grand prix. Je suis d'accord avec vous sur bien des points.
Vous devez avoir senti, en dépit des ellipses et des bonds, combien dans Voici V Homme, le rôle de la négation est fécond. Ou plutôt, il n'y a point d'autre négation que les êtres. C'est mon idée la plus forte, la plus ancienne, la plus inébranlable, que Dieu, quel qu'il soit, est tout et seul est ce qui est. Et tout le reste est ce qui n'est pas. Tout ce qui paraît être n'est de toute évidence que par limite et négation au seul être qui soit et qui puisse être. Mais de quelle évidence s'agit-il? voilà la noire question. C'est par le principe de l'évidence qu'on diffère.
Quant à la négation, j'interprète toujours ainsi le colossal débat de la Genèse : c'est l'amour de Dieu qui se donne des fins temporaires. Quel artiste, c'est Dieu! Quel art, la création! Et la fille de la négation, je l'appelle : Nature.
Je vais avec vous jusqu'à la cause des causes. Là, vous avez votre révélation. Et là, je n'en ai aucune : sinon la terrible pensée que la cause est le « Moi » créateur, mais qui crée le rêve de la vie dans le rêve du néant.
Votre système est bien complet : une vraie certitude! je note la place que vous faites à l'animal, en vertu d'une idée ingénieuse et profonde : vous n'êtes pas si loin de l'automate, mais d'un automate satisfait de l'être, parce qu'il se connaît exactement à sa place. « En ce qu'il l'est », dirais-je, moi. Et vous : « en ce qu'il a été fait pour l'être. » Que vous êtes donc intellectuel! Nous nous touchons toujoiu^s par les racines; mais c'est le plan où nos poumons pensants respirent, qui n'est pas le même : vous, c'est la cause; et moi, c'est l'être, qui est sans cause.
Votre connaissance est une passion à l'égard de Dieu qui crée. La mienne est une création à l'égard du néant qui est. Toutes mes vues sont des transitions du rêve à la vie. Et les vôtres sont des actes de la divinité, il me semble. Je grossis les oppositions : c'est le genre grossier du parallèle.
Après tout, j'ai peut-être Dieu sans le savoir. La religion est la faim parfaite de l'idéal, qui ne peut pas être rassasiée. Je me sens l'homme le plus religieux du monde, mais avec une indépendance farouche que vous ne devez pas comprendre. Je suis rebelle à la mort et à la souffrance, infiniment : vous entendez assez qu'il ne s'agit pas seulement de ma souffrance et de ma mort. Tout est amour et sensation première en moi. Il y a plus d'intelligence en vous.
Depuis bien longtemps, toute abstraction me répugne ; aujourd'hui, c'est du vent mort dans les tubes, ouverts aux deux bouts, des savants. Vous seul avez des abstractions vivantes. Si l'Église était sage, elle nous appellerait à l'aide. Vous tiendriez tête à la science morte; vous feriez voir qu'une théologie peut ne rien omettre et tout fixer dans sa juste place. Votre doctrine est une logique de la relation.
Si je ne m'abuse, tout mon art est un art de la relation. Voyez par là si vous m'êtes précieux et proche. J'ai de la joie à vous comprendre. Mais moi, de qui suis-je compris? De cœur à vous cher Claudel.
Su.
Il6 A ANDRÉ SUARÈS