Paul Claudel à André Suarès
Tientsin, 8 novembre 1907.
Cher ami,
Voici déjà quatre lettres que je reçois de vous sans y avoir fait de réponse. Peut-être croyez-vous déjà que ces mystérieuses tentatives d'une brouille que l'on essayerait de mettre entre nous, (desquelles je ne sais rien), ont produit leur effet? Le fait est que, les sujets religieux une fois mis de côté qui jusqu'ici ont fait l'unique objet de notre correspondance, je ne sais plus réellement quoi dire. J'attendais le N^ de la Revue de Paris que vous m'annoncez. Jusqu'ici je n'ai rien reçu. Je vois que vous avez fini par être plus heureux avec mes livres.
Vous vous plaignez souvent dans vos lettres que je ne vous comprends pas et cela est vrai. Vous avez été une amère déception pour moi. Je voyais en vous une âme désolée et altérée de vérité et de perfection et mon cœur allait vers le vôtre comme vers lui frère souffrant. Mais il me faut admettre maintenant que cet état violent n'est pas une étape de votre avancement spirituel mais une assiette définitive de votre volonté où vous vous établissez avec une espèce de satisfaction. Vous me dites en effet : Je serais moins, si je croyais. Plût au ciel que vous ne fussiez rien à ce compte! Un catholique ne peut admettre toutes les doctrines comme indifférences, surtout chez quelqu'un qu'il aime. L'erreur elle-même ne peut jamais être pour lui sympathique ou même intéressante, elle est toujours repoussante et détestable.
J'ai essayé bien souvent de la prendre corps à corps chez vous et de savoir quelles étaient les raisons de ne pas croire d'un homme qui montrait un tel désir de Dieu, mais vous vous êtes toujours dérobé. Comment donc vous plaindre que je ne vous comprends pas lorsque vous vous cachez! Votre dernière lettre ne m'apporte pas plus de lumières à cet égard. Quelle idée pouvez-vous vous faire d'un Dieu que vous confondez aussi facilement avec le néant? C'est sans doute qu'il ne peut être pensé par vous d'une manière sensible. Un être dont on sait seulement qu'il est n'offre pas une grande prise à l'intelligence et au cœur, et on arrive facilement à l'horrible dégradation de Spinoza, et non pas au veau d'or, mais au veau informe à tiois têtes et à six pattes. Nous autres catholiques nous voyons, dans le sein de la Divinité même, la relation du sujet à l'objet, l'amour. Par là elle est pensable et susceptible de contemplation. Dans la personne adorable du Sauveur, elle est sensible, elle est avec nous une réalité fami-
A ANDRÉ SUARÈS Iiy
lière et conversante. Mais quand j'essaierais de parler à votre pauvre cœur et non pas à votre esprit orgueilleux pendant des siècles, vous continuerez à ne pas répondre, et vous vous plaignez ensuite que je ne vous comprends pas. C'est vrai. Je comprends la soufirance de l'esprit qui cherche, mais non pas la complaisance à son pauvre mal.
Ne m'en veuillez pas de ce mouvement d'irritation, mais voici trois ans que je fais le siège de votre âme et je voudrais au moins connaître vos moyens de ravitaillement pour les couper si je puis. Ne m'en voulez pas et ne croyez en rien à ces histoires de gens qui voudraient nous mettre mal. Je vous écrirai de nouveau dès que j'aurai reçu votre article de la Revue de Paris. Je vous serre affectueusement la main.