Paul Claudel à André Suarès
Tientsin, 12 novembre 1907.
Mon cher ami.
Je viens de trouver Les Bourdons sont en fleurs dans le N^ de la Revue de Paris que reçoit notre bibliothèque française. Je n'ai pas reçu l'exemplaire que vous m'annoncez. Avec quelle joie j'aurais lu ces quelques pages, il y a deux ans, à l'époque où je voyais en vous des sentiments qui n'y sont point. Aujourd'hui que je vous connais mieux, je n'ai pu me défendre pendant ma lecture d'un sentiment de gêne et de trouble. Je pensais tout le temps qu'après tout St François et le Christ ne sont pour vous que des thèmes pittoresques de littérature comme Bhâgavat et le loup Fenris pour Leconte de Lisle. Vous vous êtes bien « mis dans la peau du bonhomme », il est vrai. Mais je ne puis oublier que toutes ces croyances de François qui sont les nôtres ne sont après tout à vos yeux que des rêvasseries, auxquelles ont mis fin pour de bon les sûres découvertes de cette belle science que vous aimez tant et dont, quoi que vous disiez, vous acceptez les oracles tout aussi bien que cette foule que vous méprisez. Je vous souhaite d'y trouver satisfaction, puisque vous ne voulez faire aucun effort, non pas en paroles toujours, mais en fait et en acte, d'un autre côté. Après cela, je ne me sens pas le courage de vous adresser des compliments sur les qualités littéraires de votre ouvrage qui sont grandes et rares. Le style est d'une pureté et d'une homogénéité classiques, et l'on y sent cette vertu vitale des grandes
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œuvres poétiques, la secrète mesure, partout cachée, dans le sens que le cœur la bat. Quel tendre et pur sentiment! Et il faut me dire qu'après tout vous n'êtes qu'un impie qui se joue et en somme qui se moque. Car en somme vous ne croyez pas ce que croyait St François. Les stigmates de sa chair crucifiée sont témoins que lui n'aimait pas Dieu pour rire, et qu'il n'était pas un amateur!
Et vous me dites que ces pages ont ramené deux âmes à Dieu! Quelle responsabilité et quel jugement sur vous! Que de mères, que d'épouses ont prié et pleuré pour une conversion et ne l'ont pas obtenue! Et Dieu fait germer ainsi tout d'un coup cette poignée de grains que vous lanciez au hasard. Vous demandiez des grâces et des signes, mais en somme qui en a reçu comme vous? Il vous en sera demandé compte un jour, et il ne vous suffira pas de répondre que vous avez traité la vérité comme un habit qui ne vous allait pas, « et que vous auriez été moins si vous aviez cru ».
Je vous demande pardon de cette lettre écrite strictement au point de vue clérical, mais je n'en ai pas d'autre. Je vous serre tristement et affectueusement la main.
P. Claudel.