‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 86 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

4 décembre 1907.

Je suis d'une grande patience avec vous, mon cher Claudel. Car vous êtes bien injuste pour moi. Souvent, il semble que vous me détestez.

Je vous prends comme vous êtes. Prenez -moi comme je suis. Vous n'êtes sans doute pas assez mon ami pour le faire. Je m'en plains.

Vous n'avez pas le droit de dire que je me moque de Jésus et de St François. Je n'accepte pas ce reproche. Je les aime tant qu'on en prend le change. Je passe pour chrétien. Je crois à Jésus, si aimer c'est croire. Mais, par disgrâce, il n'en est rien. Je ne me joue ni de la sainteté ni des choses divines. Comment l'osez vous prétendre? moi qui ne joue jamais, hélas ! Et vous le savez bien. Qu'un homme de jeu vive, souffre comme moi : et nous en parlerons ensuite. Et même en ce qui concerne seulement l'œuvre " d'art, qu'un amateur en fasse autant! Vous voulez m'irriter.

C'est vous, qui vous jouez de mes sentiments. On ne se rit pas plus de l'amour que de Dieu même. Comme il est écrit : J^olite errare, Deiis non irridetur, je vous dirai : Non irridetur amor.

Quand je suis avec Jésus, je suis tout à lui. Je suis franciscain avec François. J'aurai toujours horreur du sage médecin, qui ferait mettre St François aux fous : or, ce savant-là est peut-être de vos amis. Pourquoi m'en demandez-vous plus qu'à personne?

Et vous me parlez de la science, « ma chère science », comme vous dites! Je l'ai appelée, cette science, et je l'appelle le soleil de la mort. Je ne sais si je puis m'aveugler, mais je ne peux l'empêcher de luire. Il ne s'agit pas d'aimer, ici, ni de haïr. Mais deux et deux font quatre. J'entends que la somme n'est évidente que selon les définitions de notre esprit. Je ne puis conclure qu'avec mon esprit, et vous avec le vôtre. Mais j'aime votre esprit, et aimez-vous le mien ou ne l'aimez -vous pas? Je n'en sais rien.

Le récit de la Genèse a beau être sublime : il est contredit par les faits. Du moins, pour ma raison. Que puis-je à cela? C'est ma raison, non mon cœur, qui est juge du fait.

Soyez donc plus juste pour moi. A votre cœur de parler, ici, cher Claudel, s'il a quelque chose à dire. Vous ne devez même pas croire que je ne croirai jamais : je n'en sais rien. Ni vous non plus. Ni personne.

Bonne année. Je vous serre la main.

Avec affection.

Su.

Vous ai-je écrit, vraiment, que « si j'avais la foi, je serais moins»? Il ne me semble pas possible. J'ai dû dire que je serais moine. Vous aurez mal lu.

Je vous ai envoyé la Revue de Paris.

Page 1