‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 87 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

21 décembre 1907.

Voici finir une année encore, cher Claudel. C'est une mort, un cercle de plus dans l'eau noire. La peur de la mort n'est rien, il me semble, près de l'horreur qu'elle inspire. Du reste, la lâcheté est passive. Je me figure que tous les lâches ont une

certaine façon d'en jouir, qui les attache étrangement à leur vilenie.

Êtes- vous heureux, mon cher? Vous devez l'être. Vous êtes bien sauvé du naufrage. Vous avez devant vous, de votre chair bénie, un enfant, un peu d'être qui dure. Et, après tout, nul grand mal ne vous ronge. Vous pouvez travailler à votre guise. Vous ne savez pas ce que c'est d'être malade, d'être entravé, de sentir à l'épaule cette rude main, d'un poids infini, qui vous arrête en tout ce qu'on veut faire.

Je ne recueille même pas ce peu de joie qu'on peut attendre de l'amitié des autres. Car au fond, dans la renommée, nous ne cherchons que l'amour. On m'aura rendu plus solitaire que le pôle, et plus insociable que je n'étais.

Notre orgueil n'est bon qu'à nous faire souffrir. On voudrait être aimé. Ce n'est pas une faiblesse. Il y a de la foi en tout amour.

Je ne perds jamais un atome de courage. Mais j'ai perdu, dès longtemps, toute espérance. Je le dis sans y croire. Pourtant, il est bien vrai que l'espoir même se délite. La maison de la vie est menacée. Ha, le temps fuit! comme il fuit!

Que je publie ou ne publie pas, tout tombe dans les catacombes du silence. On vous commente, cher ami, et l'on fait bien. On vous admire. Je sais que cela n'est rien, et tel encens donne la nausée. Tout de même, la grande solitude en est un peu rompue. On compte pour les autres. Qu'il serait doux de vivre pour eux, de ne plus vivre pour soi, ou enfin, comme nous disons, de vivre pour Dieu.

Je devais publier ces jours-ci le livre de poëmes, dont je vous ai parlé, je crois : Le Bouclier du ^odiaque : chaîne et trame de Symboles, un poëme où le plus haut désir de l'nme croise les fils de la nature et de l'homme. J'imagine que le plus vieil homme qui est en moi s'est confessé dans cette œuvre si bien faite pour un siècle épris de cosmogonie. Peu importe. On ne la lira pas de si tôt. L'imprimeur se dérobe. Il n'a même pas commencé le travail. Tout est remis en question. Je n'ai satisfaction de rien.

Portez-vous bien, cher Claudel. Parlez-moi de vous, de votre petite fille. Ne me traitez pas en auteur ni en passant. Je ne sais même pas si la petite créature est blonde. Je m'intéresse à votre vie. Je vous serre la main avec aflfection.

Su.

Je suis ravi que vous ayez fini vos Odes. J'en attends beaucoup. C'est la forme de poésie qui vous convient le mieux. Il faudra que je vous parle de votre Processionnal, et des Proses

que je veux réunir moi-même : j'ai eu l'idée, il y a déjà bien longtemps, d'un office mystique, pour la méditation du Solitaire, à l'exemple de l'Eglise. Je tiens le Bréviaire pour le plus beau des poëmes. D'après le peu que vous dites, je devine que nos voies se rencontrent ici encore, sans cesser d'être différentes et presque contraires.

Page 1