‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 88 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Tientsin, 10 janvier 1908.

Mon cher ami,

Je m'excuse de vous avoir fait de la peine. Avouez au moins que je n'ai pas la main cléricale et tapageuse ! Mais ce n'est pas une raison parce qu'on ne peut amener les gens à Dieu de les envoyer au diable!

Avouez aussi qu'un peu d'irritation (dans le sens physiologique) était explicable. Voilà un homme dont je fais le siège depuis trois ans, dont les livres ne sont faits que de sentiment religieux, et qui n'admet Dieu dans ses livres que pour l'exclure de son esprit sans qu'il me livre aucune raison d'une inconséquence si étrange. Une avancée un peu brusque m'a permis au moins de prendre contact. Cela ne signifie pas que «je vous déteste ». L'amitié est le contraire de la complaisance; c'est un sentiment actif et militant, je souffre de vous voir acoquiné dans une incrédulité qui n'est pas invincible comme vous le pensez, contre laquelle (quoi que dise Pascal) la raison et la recherche sont loin d'être sans efficacité, et pour laquelle vous ne vous étonnerez pas que je ne puisse ressentir aucun respect. Je me suis cent fois promis de ne plus vous parler de religion, mais toujours vos lettres étaient pleines d'une détresse que la religion seule peut guérir. Je n'ai pas autre chose à vous donner que ce que j'ai, mais vous l'écartcz sans un mot.

Est-il possible qu'un esprit aussi libre que le vôtre ait gardé cette superstition de la Science ? Car vous aussi quoi que vous disiez adorez la Grande Diane d'Ephèse : autrement vous n'auriez pas pour elle tant de ménagements et vous découvririez le pied d'argile et la croupe souillée. Où voyez-vous que les faits contredisent la Genèse? Il faut beaucoup de temps et de prière pour savoir ce que disent : i» la Genèse et 2° les faits (si toutefois ceux-ci disent quelque chose). En aucun cas il ne saurait s'agir d'évidences ; ce qu'on pourrait au plus dire, c'est qu'il y a deux ordres de considérations non pas contradictoires mais étrangères. Quant à moi, je croirais plus facilement le récit de la Bible pris au sens le plus rude et littéral que les fantastiques rêveries de l'Évolution : au moins il ne comporte pas de contradiction intrinsèque. D'ailleurs les derniers évolutionnistes, de Vries et Bergson, admettent maintenant les apparitions complètes et brusques et les effets imprévisibles et disproportionnés aux causes, ce qui ne diffère pas beaucoup d'une création. Vous prenez pour des vérités démontrées les affirmations de quelques étourdis que démolit le premier traité d'apologétique venu.

Me voilà de nouveau faisant l'apôtre. C'est sans doute un rôle où je suis ridicule et indiscret. Mais les raisons qui ont amené notre amitié sont celles qui doivent lui fournir son aliment. Elles sont plus profondes et plus cordiales que la sympathie littéraire et si je vous parais moins un ami, c'est que je suis trop un frère.

Sur quoi je vous embrasse. Ne m'en voulez pas.

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