‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 89 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

14 janvier 1908.

Je suis curieux de connaître sur quel rhythme se déroule votre « processionnal ». Notre poésie est une étude des rhythmes. Je dis : notre, voulant dire la poésie éternelle, qui fait de tous les vrais poètes des hommes qui vivent en même temps. Il y a très peu de vrais poètes, comme vous savez, cher Claudel; et même il n'y a qu'un seul poète, en diverses passions.

Voilà quinze ans déjà, j'ai commencé deux œuvres que je pensais réserver potu mes vieux jours. Il en est une que je porte en moi depuis que j'existe, il me semble, et qui ne peut

s'accomplir sinon au cours de la vie entière. L'autre est ce nouveau Bréviaire pour nous, les païens de la nouvelle alliance; ceux qui ne nient point la Rédemption, et qui savent qu'elle ne saurait être sans la nature. A notre usage, enfin, à nous qui cherchons le cœur de l'univers et qui, ne pouvant nous passer de prières, ne sa\ons que prier.

J'ai beaucoup médité le problème. Le Bréviaire ne peut être imité, à moins d'un croyant. Ce n'est plus alors une imitation, mais une suite. Comme il a été fait par plus d'un saint, il peut admettre plus d'un poëte. C'est un monument admirable; la cathédrale en parchemin, d'un équilibre ravissant, avec le trait éternel qu'à toute image imprime en effet le caractère.

Pour ma part, j'y ai trouvé un modèle, sans jamais consentir à une imitation directe : car, à moins d'une inspiration proprement catholique, on tomberait dans la parodie. La question est de savoir si les séquences devront s'accommoder de la mesure fixe et de la rime, comme celles de la Liturgie. J'ignore à quoi vous vous êtes arrêté. Pour moi, j'ai résolu le problème lyrique sur les propres principes du rhythme. L'essence du rhythme est infinie : c'est une mine où l'on peut toujours faire des découvertes. Je mesure par accents, et non par syllabes. Il y a un mètre sentimental qui implique un nombre d'accents variable. Une certaine constance dans les retours suffit à définir la mélodie; et le rappel de la cadence l'accomplit. Notre langue est si miraculeusement musicale! mais avec des ressources si riches, si complexes, qu'elles échappent au sens grossier, et aux oreilles mal instruites. Pour un barbare prussien, le français est sans musique. Quant à la rime, ou plutôt l'cissonance, elle est le jeu féminin du sentiment : au fond, elle dépend absolument du rhythme. Adieu, cher ami, faites-moi part de votre avis là-dessus. Je suis à vous avec la même affection.

Su.

Votre petit mot de Noël m'a fait plaisir. En ce temps de fêtes, j'ai été absolument seul, mon bon Pottecher étant dans les Vosges. J'ai eu trois lettres en trois semaines. Voilà toutes mes relations avec le monde.

124 ^ ANDRÉ SUARÊS

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