Paul Claudel à André Suarès
28 janvier 1908.
Mon cher ami,
Merci de vos souhaits et de votre fidèle amitié. Vous avez raison de dire que la bonté de Dieu envers moi est grande et ne me laisse vraiment aucune chose à désirer. Je me revois pauvre étudiant au moment où je venais de me convertir et absolument convaincu que ma nouvelle foi allait me fermer toute carrière littéraire ou mondaine. Et main tenant je me trouve de toutes parts comblé. Il n'y a qu'à rendre grâces et à s'humilier en songeant que ce n'est pas ainsi que Dieu traite ses amis de choix. Du moins que je ne sois pas rangé parmi ceux qui ont reçu leur récompense.
Je souffre, cher ami, de vous savoir ainsi abandonné et désolé et de voir la publication d'un beau livre retardée par votre dénuement. Pourquoi ne me permettriez-vous pas de vous aider et n'accepteriez-vous pas le papier que vous trouverez ci-joint comme le don fraternel d'un esprit à un esprit. La somme n'est pas grosse, mais peut-être suffira-t-elle à peu près à vous couvrir de la moitié de vos dépenses. Moi-même, ma première édition de La Ville a été payée en partie par les souscriptions de mes amis. Acceptez donc de moi ce petit coup de main aussi cordialement que je vous l'offre; j'en serai récompensé par un beau livre dont j'aurai ainsi la joie de me sentir quelque peu le parrain.
Je suis en train d'achever ma Cinquième Ode et je ne sais pas du tout ce que je ferai ensuite. Il vaut mieux se taire que de parler quand on n'a rien à dire. Je regrette parfois de n'avoir pas le talent nécessaire pour me servir de l'ancien vers. Là on se sent régi par la nécessité, ce qui vous donne une confiance admirable, les mots sont calés de telle façon par les pieds et par la rime que l'on ne peut en changer aucun. Tandis que chacun de nos vers n'est qu'une proposition qu'il faut la foi pour accepter. Chacun d'eux n'existe que par l'acceptation d'un cœur ami. Je vous serre affectueusement la main.
Remerciez-moi! Voici une lettre sans prêchi-prêcha.
P. Claudel.