‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 9 sur 142 · Grande solitude de Tolstoï, dans Tolstoï vivant · texte numérisé non relu

Grande solitude de Tolstoï, dans Tolstoï vivant

2. Dostoïevski, 13^ série des Cahiers de la Quinzaine, 191 1.

3. Tolstoï vivant. Cette pensée est l'une des mieux précisées par Wagner.

4. L'analogie entre Suarès et Nietzsche garde toute sa valeur explicative lorsqu'on s'en tient à la notion abstraite du dépassement de soi, mais elle perd sa signification si l'on oppose les intentions actives et civilisatrices de Nietzsche à l'ascèse essentiellement contemplative de Suarès.

ces vertus instinctives susceptibles de pousser à la révolte ou à la soumission, cette intuition qui souffle à Nietzsche de refuser et à Claudel d'accepter. Il ne demanderait pas mieux que de créer, lui aussi, un surhonunc, mais pas forcément un négateur du christianisme. Ce surhomme accéderait à la sérénité dans la solitude. Il vouerait sa vie à l'Art, il ne ferait preuve de dévouement qu'à l'égard du Beau. Et il introduirait le christianisme dans son Esthétique comme l'un des aspects structuraux de la beauté morale. Il se situerait ainsi à égale distance de Nietzsche l'athée et de Claudel le catholique, concevant avec l'un le surhomme et avec l'autre la survie.

Une tell* position ne peut être qu'instable, la démarche qu'elle engendre est forcément boiteuse. De là provient cet état de malaise dans lequel se maintiendra André Suarès jusqu'à son dernier soupir, mais aussi la noblesse de sa silhouette. On le verra, les épaules hautes et la tête droite, s'efforcer de dissi»nuler son déséquilibre, laissant croire que sa manière particulière de marcher obéit à la meilleure méthode rythmique.

C'est ainsi qu'il endosse la livrée du Condottiere Caërdal et se présente à la manière d'un conquérant mystique : « Caërdal est un homme qui a toujours été en passion... [...] Il n'a vécu que pour l'action : c'est vivre pour la poésie. Il a coutume de dire que l'art poétique est la loi de tout homme vraiment né pour ne pas mourir : c'est l'art de créer et de se faire objet à soi-même, dans le bel ordre des puissances... [...] Tel il était, ce Caërdal, tel il sera : dévoré par le besoin du règne qui est le libre jeu de l'ardeur créatrice *. »

Il répond d'avance à l'affirmation de Claudel : « C'est la vie en nous qui croit à la vie, et c'est ce qui meurt qui croit à la mort ^ » par ces mots : « Comme la religion, l'Art vise la plénitude et embrasse profondément la douleur et la mort. Le divin sentiment de la plénitude! C'est la victoire sur la mort, une possession directe de l'univers : là on se sent éternel... [...] La mort hante les grands cœius. Le sens de la mort donne à chaque moment son prix ineffable. C'est la vue du moi dans le tombeau. Rien ne ressemble moins à l'appétit de la

1. Préface au Voyage du Condottiere, Paris, Collection de la Grande Revue, 1910. Dans son Dostoïevski, Suarès a également exprimé sa conception de r.\rt : « L'émotion créatrice est la seule et véritable connaissance... [...] Voilà le nouvel art. Voilà, du moins, l'art que je veux, celui que je cherche et celui que notre effort prépare si le ciel y consent. L'art intérieur, qui manifeste toutes les splendeurs de la Nature et de l'action en les absorbant toutes, du dedans au dehors. •

2. Lettre inédite à .Arthur F"ontaine communiquée par Philippe Fontaine. Prague, 30 mai 1910.

mort, au goût du néant... [...]. L'artiste est celui qui ressuscite. L'Art n'est pas de divertissement ^. »

En effet, l'Art, pour Suarès, n'est pas un moyen de se divertir mais il en est un de se libérer au-delà des limites de l'existence charnelle. Et ce prolongement, cette résurrection ne sont possibles que parce que l'amour habite l'artiste quand ce ne serait que l'amour de la vie, celui de la création, — donc de Dieu, pour un croyant.

« Amour, qui pourrait te séparer de la douleur ? «, demande Suarès persuadé par ailleurs que « l'œuvre de génie est une œuvre d'intelligence et d'amour ^ » puisque « le rythme de l'amour mène tout * », puisque « l'intelligence est la charrue, non pas le grain, ni la moisson * ». Comme le condottiere est alors près du missionnaire! Et comme on comprend celui-ci lorsqu'il a l'impression que le grain est en train dt germer pour Dieu! Mais la germination le décevra : jusqu'au bout André Suarès demeurera seul comme un épi égaré par le vent, dans une friche, un épi qui ne s'incorpore pas à ime moisson et dont les grains se laissent emporter par une bourrasque au lieu d'être livrés à la batteuse.

La solitude de Suarès n'est pas sans danger. La tempête peut casser la tige avant qu'elle ait eu le temps de fructifier. Et la vue du champ où se protègent mutuellement les tiges solidaires lui procure tantôt le regret, tantôt la fierté de son exil. Il entend la voix prédicante de Paul Claudel qui veut lui montrer : « La Grande Voie triomphale au travers de la Terre réconciliée pour que l'homme, soustrait au hasard, s'y avance ^. » Il est séduit, troublé. Mais, en définitive, la séduction s'évanouit et le trouble demeure. Paul Claudel, soucieux de créer dans l'âme un climat favorable au travail de la conversion, a demandé au Seigneur : «... [...] Faites que celui qui entend ma parole, rentre chez lui inquiet et lourd ^. » Son vœu est exaucé.

André Suarès est inquiété, alourdi par les paroles de Paul Claudel. Il ne dépassera jamais ce stade et se raidira peu de temps avant sa mort dans une attitude dont il dira lui-même : « C'est un délire d'indépendance "^ » mais dont il renoncera à faire un modèle pour les autres, se contentant de penser qu'elle est pour lui le meilleur mode d'accomplissement.

1. Noies sur deux livres, dans la Grande Revue du lo octobre 1908.

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