‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 91 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Tientsin, 9 février 1908.

Mon cher ami.

Pour répondre à votre demande, je vous dirai que mon Processionnal est fait à la fois sur le rythme de la séquence et du long vers anglais employé par Tennyson et Swinburne, c'està-dire un couple de lignes d'une longueur indéterminée finissant par des syllabes qui riment plus ou moins. Ex :

Vous avez créé vos enfants pour la paix et non pas pour la haine et le crime,

Qji'ils grandissent dans votre soleil comme croissent les moissons

unanimes.

Comme au pays de ma naissance s'étendent les immenses moissons égales.

Là où F Oise et l'Aisne sans un frisson s'unissent comme deux époux dans le profond amour conjugal,

Etc....

J'ai de temps en temps introduit un troisième vers ou supprimé la rime, pour éviter la monotonie et imiter le flottement de la procession.

J'ai été assez satisfait de cet essai et je pensais à l'étendre à d'autres moments du drame liturgique, mais je me suis aperçu que je serais tombé dans le développement et le devoir français. J'ai donc mis mes recherches à un autre moment. Le rythme que j'ai employé qui est bon pour sa destination deviendrait facilement fastidieux. Et puis ce sont les grandes constructions seules qui m'intéressent. Vous me demandez ce que je pense du Bréviaire. A mon avis, c'est là une question absolument différente de celle de la séquence, qui n'est qu'une forme de poëme comme un autre. A mon avis l'essence de l'Office divin, c'est la forme alternée. Il n'y a pas de personnages. C'est l'homme absolu, hors de toute différence, dialoguant avec lui-même. De plain-pied les deux rangs de moines l'un en face de l'autre échangent les questions et les réponses en qui l'Esprit de Dieu a condensé une fois pour toutes toute parole humaine, ou se reprennent d'une bouche à l'autre les strophes d'un hymne. De temps en temps ils font silence pour écouter une lecture ou une oraison et alors intervient la partie la plus émouvante de l'Office, l'antienne et le répons. Avec les modulations d'un chant de pasteur, l'homme et un frère se hèlent, s'interpellent à travers l'immensité. Ils jubilent (il y a là-dessus un texte admirable de St Augustin). Pauvre païen, qu'y a-t-il pour vous là-dedans? Le païen est seul, car sans

un père il n'y a point de frères, et sans la joie où sera la jubilation?

Ce n'est pas tout. Chaque Office n'est pas isolé, il fait partie du Cycle ininterrompu de l'année. Ce n'est pas un poème, c'est un Office, un devoir suscité par telle position du Soleil, des corps et des âmes. Il s'agit du seul drame humain, celui de la Chute et de la Rédemption, la « Passion » de l'homme comme disait Mallarmé, substituée à cette peinture des passions que nous donnent les dramaturges. Depuis l'attente des prophètes, depuis la naissance du Sauveur, son agonie, sa mort, sa résurrection, jusqu'au déploiement du Triomphe des Saints à travers les âges de l'Eglise, jusqu'aux assises de la Dédicace et du Jugement dans ce mystérieux mois de novembre (où eut lieu le Déluge suivant la tradition), c'est une marche, une pompe ininterrompue, c'est une exposition sublime de toute la personne humaine. Combien la nature toute seule paraît fade à côté! Combien nos petites passions paraissent mesquines et insignifiantes ! Et combien le général des classiques lui-même paraît pauvre à côté de ce drame absolu. Quel de triment a subi l'esprit humain le jour où il a perdu Dieu! Quel sens, quel goût et quelle beauté peut-il y avoir dans la vie du moment où le soleil est absent!

Pardonnez-moi de me laisser ainsi emporter, mais je ne puis parler sans enthousiasme de ce magnifique cérémonial de l'Église dont pendant sept ans je me suis pénétré à Notre- Dame. Il faut que la beauté en soit bien grande pour que vous en soupçonniez quelque chose dans les affreuses ténèbres de votre paganisme, pareil à ces hommes que Catherine Emmerich voyait nus autour de l'Église, ne vivant que de ses parfums et n'osant aller plus loin. Malheureux, que n'entrez-vous et ne prenez-vous votre part de cet immense trésor de joie et de beauté ?

Je vous serre affectueusement la main.

P. Claudel.

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