André Suares à Paul Claudel
Le 20 mai [1908].
Êtes-vous si sûr, cher Claudel, que la rime nous manque? Je ne puis l'admettre; ni même qu'il faille lamenter la mort de l'alexandrin rigouieux. Car, pour l'alexandrin de V. Hugo,
ce n'est qu'un artifice d'écriture, comme la rime un exercice d'acrobates. C'en est fait de toute précision. Les poètes sont condamnes h l'emphase continue ou au coq-à-l'âne. Avouezle : depuis deux cents ans, le théâtre en vers ne se sauve d'une rhétorique affreuse que par la bouffonnerie. Avant tout, il faut de la poésie, en poésie ; et vous m'accorderez que la poésie exige la plus haute précision du langage. Un grand poëte ne parle que par images justes, et il pense, il vit, à la racine des mots.
Toutes ces questions de forme me semblent bien petites. Et rien ne nous intéresse en effet que les grandes constructions, les cathédrales où réside la pensée de l'homme.
La forme, c'est le temps. Elle nous est donnée; elle s'impose à nous, comme la plus complexe de nos habitudes, et la somme même de la sensibilité. Il s'agit bien d'alexandrin! Là aussi, il faut aller à la vie. Est-ce le talent de manier ce douze pieds qui vous manque? Je n'en crois rien. C'est plutôt ce cadavre qui manque à l'appel de votre talent.
Des hommes, qui n'écrivent pas pour plaire ni par métier, sont forcés de faire ce qu'ils font, et comme ils le font. Vous et moi, j'imagine. Il est clair que nous ne disons rien, si nous n'avons rien à dire. Et si nous avons quelque chose à dire, toute notre nature, corps et âme, se tend dans le désir de la plus belle expression, de la plus exacte et de la plus pure.
Ainsi, le tragique de ma vie, c'est que n'ayant aucun moyen de vivre, il ne m'a jamais été possible, un seul instant, d'écrire une ligne au goût d'autrui, pour le salaire qu'on en retire. Que n'auriez-vous pas fait vous-même, mon très cher, si vous aviez pu vouloir autre chose que ce que vous avez voulu ? Je le dis avec une humilité non feinte : c'est manquer de talent.
Notre forme est notre loi. C'est une loi que nous subissons, que nous devons subir et que nous devons imposer aux autres, au même titre que notre sentiment le plus intime de l'art. Une telle victoire est le signe de la durée. Et il n'y en a pas d'autre.
La beauté de notre âge classique n'est pas d'un autre ordre que la beauté des anciens. Il s'agit d'un monde fermé, d'une pensée accomplie. Toute cette certitude est soustraite au temps et à la pensée, désormais. Mais, comme vous savez, c'est à nous de créer notre temps et notre certitude. Les moyens nous sont inexorablement donnés. Nous sommes d'accord là-dessus, je pense.
L'ancienne forme ne serait, pour nous, qu'un masque. Nous devons avoir une autre figure, ayant une autre vie. Nous sommes plus loin de Racine, que Racine de Virgile, peut-être. Trouvez-vous Racine si Grec qu'on le dit? J'admire en lui le
fruit le plus parfait de la culture. Mais la perfection n'est pas la poésie. Il m'étonne, il me fait sourire de plaisir; tant d'esprit, tant d'intelligence me surprend. Mais il ne m'émeut jamais, au sens où la musique est émouvante : comment définir l'émotion, sinon par un oubli total de soi, et une entière abdication du sens propre, qui juge et critique? Je ne trouve pas, dans Racine, de ces mots-tourbillons, qui nous mènent si haut et si avant dans la profondeur, comme il y en a dans les Grecs, dans Wagner et Shakespeare.
L'alexandrin est bien fait pour enfermer les idées claires et les mœurs d'une coiu:. Une enveloppe rigoureuse et mesurée convient aux actions qui charment le peuple le plus fin, dans la ville la plus spirituelle du monde. Mais nous avons des communications au reste de la terre. Notre monde est plus vaste. Ce véritable univers, où nous palpitons dans un rapport inconnu, mais infaillible, avec toute la vie, réclame une expression universelle. Une forme en décadence a fait son temps. Puissions-nous aider à la création d'une forme nouvelle.
Portez-vous bien. Et de tout cœur, cher ami. Votre
Su.
Tientsin [i^r] juillet 1908.
Cher ami.
Votre lettre m'a fait grand plaisir; il y a longtemps que je n'avais eu de vos nouvelles. J'attends avec impatience le Bouclier du Zodiaque.
Vos deux lettres précédentes ^ soulevaient des questions auxquelles j'aurais eu tant de choses à répondre que, comme il arrive souvent, j'ai fini par les omettre. La première traitait de questions d'exégèse, à propos desquelles vous attachez, à ce que je crois, trop de confiance à la parole des hideux cuistres totalement dénués d'intelligence et de goût qui en ont fait leur domaine. Quoi que vous pensiez, et je vous en parle après pas mal de lectures, ne croyez nullement que sur aucun point on soit arrivé à des certitudes opposées aux enseignements traditionnels de l'Église. Dans ces questions, il y a très peu de dociunents nouveaux, les quelques faits certains sont connus
I. L'une des deux lettres précéidentes auxquelles fait allusion Paul Claudel n'a pas été retrouvée.
depuis des siècles et toutes les conclusions inorthodoxes qu'on en tire sont de purs produits de l'imagination. Or je méprise trop profondément les critiques et les grammairiens pour attacher la moindre importance aux sécrétions de ces cervelles professorales, dont le péché mignon est la plus dégoûtante et la plus effrontée mauvaise foi, accompagnée d'une totale absence de goût. Ce sont ces gens qui trouvent que les discours de N. S. avant la Cène ne sont qu'un « fade fatras de philosophe Alexandrin ». Que répondre à cela ?
En ce qui concerne la question de la rime, il me semble que vous avez trop raison, et je me méfie de vos arguments comme de choses trop évidentes. Il est certain que l'alexandrin prolongé engendre un insupportable ennui. Mais d'autre part la mesure a des vertus mystiques qui satisfont les parties les plus secrètes de l'esprit. Quand on lit du Virgile par exemple, il semble que déguisé sous le récit intelligible parfois médiocrement intéressant, se déploie un langage inneffable qui assujettit à un rythme plein d'une Beauté divine, à une éloquence essentielle, notre expression spirituelle. D'autre part la rime précisément par son caractère fantasque et arbitraire est un merveilleux élément de découverte. Je suis incapable d'écrire des vers, ne pouvant me résigner aux chevilles, mais cela ne m'empêche pas de sentir la force d'un langage entièrement soustrait par la mesure aux conditions pédestres du discours.
Je vois qu'on parle d'un certain Signoret auquel je ne trouve aucun talent; aussi de Bonnard qui en a beaucoup, mais qui ressemble trop à Hugo par son malheureux parti pris d'épuiser sur chaque idée toutes les métaphores.
On parle vaguement de m'envoyer à Damas l'an prochain.
Je vous serre affectueusement la main.
P. Claudel.