‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 93 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Ticntsin, 5 août 1908.

Mon cher ami.

J'ai reçu de mon ami André Gide la lettre ci-joint que je crois devoir vous communiquer. Gide que vous ne connaissez sans doute que par ses livres est non seulement un des esprits les plus fins et les plus cultivés que je connaisse, mais un des cœurs les plus nobles et les plus généreux. Vous êtes faits, tous

deux, pour vous comprendre et vous aimer. Je lui avais conseillé de lire Voici Vhomme et ce livre, comme il arrive souvent aux très belles œuvres, lui avait fait d'abord un effet d'irritation et de répulsion. Vous verrez qu'il vous juge à l'heure qu'il est plus équitablement. C'est un homme droit et bon que vous aimerez comme moi.

Je vous annonce la naissance de mon fils Pierre qui est survenue le 23 du mois dernier à minuit. Tout s'est passé le mieux du monde. Ma femme se rétabht rapidement et l'enfant a l'air sain et robuste. Que Dieu protège cette petite créature.

Je vois toujours annoncé dans V Occident votre Bouclier mais jusqu'ici je ne l'ai pas encore reçu.

C'est demain l'anniversaire de ma naissance. Je vais avoir 40 ans. Ce changement du chiffre des dizaines est mélancolique.

Je ne vous en écris pas plus long aujourd'hui. Depuis 10 jours il fait une chaleur écrasante qui me fait réellement souffrir : 40 degrés tous les jours. Je vous serre affectueusement la main.

[Cette lettre était accompagnée du fragment suivant d'une lettre sans date adressée par André Gide à Paul Claudel :]

100 bis. — André Gide à Paul Claudel.

Après ce que je vous écrivais dernièrement sur Suarès,vais-je oser vous avouer ce qui suit. M'étant avisé qu'il était l'auteur d'une étude sur Ibsen, je me procurai les deux Nos de la Revue des deux Mondes qui le contient. Un Suarès nouveau m'apparut, inordonné sans doute encore, diffus et vaguement grandiloquent par endroits, mais d'une telle noblesse d'allure, d'une si haute tenue de cerveau, d'une si robuste et si fière assurarice de pensée que j'en restai confondu et me fis un devoir de faire connaître cette magistrale étude à tous ceux qui pouvaient m'avoir entendu critiquer Suarès. J'ai lu depuis sa Visite à Pascal avec une admiration plus grande encore; dès les premières Hgnes,on se sent en présence d'un maître écrivain; et mon admiration est aujourd'hui aussi vive, plus vive encore que n'était hier mon irritation — et peu s'en faut que je ne dise : ma haine. (Je me souviens que Jammes, exaspéré par Tête d'or, avait jeté au feu Texemplaire de Rouart, priant celuici de ne jamais plus lui reparler de l'auteur!) — Dirai-je enfin

A ANDRÉ SUARES I3I

que j'ai désormais le plus vif désir de connaître votre ami (le seul qui m'ait été de quelque secours ces derniers mois) — je parle des « modernes », car depuis quelques mois je vis dans la société presque constante de Pascal — Connaissez-vous les lettres à Mademoiselle de Roannez? — Mais je voudrais le connaître par vous.

Au revoir cher ami. Si imparfaite que soit cette lettre je vous l'envoie pourtant, plutôt que de ne pas vous écrire.

Croyez que vous n'êtes pas, .à Tientsin, plus loin que je ne me sens de tout le « mouvement littéraire » contemporain.

(Excellent ce que Suarès vient d'écrire sur Porto-Riche!... Il piu-ifie l'atmosphère littéraire autour de lui.) Au revoir. Si je commence à parler littérature, cette lettre ne partira pas aujourd'hui.

Tous mes hommages à Madame Claudel; les meilleurs souvenirs de ma femme. Je suis bien affectueusement votre

André Gide.

10 1. — Paul Claudel à André Suarès.

Tientsin, 31 août [1908].

Mon cher ami.

Je viens de recevoir et de lire votre admirable livre qui contient les plus belles pages que je connaisse de vous jusqu'à ce jour. Des morceaux comme ceux des pages 57 et 150 m'ont vraiment donné le frisson de la grande beauté que je ne connaissais plus depuis longtemps, et cependant des gens comme vous et moi ne sont pas faciles à étonner. Votre style a la beauté d'une chose où chaque mot a repris sa fleur et son aloi intégraux et tinte comme de l'or et du grec. Et je suis assez musicien pour sentir pleinement ces indications d'une autre muse, que le silence même de la sévère parole rend plus émouvante, « le mi de la chanterelle, »« la tierce »« la trompette tenue »...

Il me semble que dans ce livre le côté celtique de votre nature a pris le dessus. Vous me faites sentir la France d'ici comme un Français peut sentir les pays exotiques. Des mots comme « la petite pluie comme du sable blanc », « le lingot tiède de la jeune fille » me saisissent le cœur. C'est bien ce climat sans cesse changeant et nuancé de la France qui m'a étonné si fort à mon dernier retour, et cela fait comprendre les échanges continuels de votre style, ces ruissellements de correspondances comme une prairie remuée pai le vent.

Je VOUS ferai querelle pour Nonna et V Epiphanie de Rama (cette deiTiière chose très belle) dont je n'aime pas l'esprit hugolesque. Pourquoi tant de colère contre ce malheureux czar? Si vous aviez pratiqué des peuples comme les Chinois et les Russes, vous verriez qu'ils ont les gouvernements qu'ils méritent. Quand on a détenu soi-même la plus petite parcelle d'autorité, on sait combien il est difficile de plaire à tout le monde. Quand on songe aux effrayantes responsabilités du czar, cela doit inspirer de la compassion ou du moins de l'indulgence. Croyez-vous qu'ils n'aiment pas mieux être un simple particulier? Mais comment résigner son pouvoir entre les mains de ces épouvantables brutes que je connais moi-même de vue et dont Gorki donne et est lui-même une image ? Là naît le véritable crime. J'aime encore mieux le despotisme que l'anarchie, le chaos. Je vous dis cela sans tendresse spéciale pour le czarisme qui a martyrisé la Pologne et qui compte dans son histoire des crimes comme l'épisode des Nonnes de Minsk. Mais que faire? Les Russes ont peut-être raison de lutter et le czar a encore plus raison de se défendre. Pourquoi traiter ce pauvre homme, qui fait ce qu'il peut en somme, comme un ogre et un buveur de sang ? Même avec les Grands- Ducs ses mains ne sont pas libres.

Je vous serre affectueusement la main.

P. Claudel.

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