‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 94 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Le 27 septembre 1908.

Puisque vous aimez le Bouclier, cher Claudel, je suis plus tranquille. Vous, vous savez lire : et vous savez comprendre. Et il n'y a peut-être que vous. Le monde est si froid pour mon oeuvre : il m'enferme dans un isolement absurde. Je me donne cent trente lecteurs; et c'est, paraît-il, cent vingt de trop. Mais enfin, je vous ai.

Je suis sensible au reproche d'hugolalie. S'il est fondé, je suis bien coupable : le péché serait alors originel, fondamental, n'y étant, de volonté, pour rien, moi-même. Ce n'est pas le tsar que je déteste, ni le tyran : c'est le niais, que je ne puis souffrir hors du nid. Crpyez-le, j'aime les faibles, étrangement, quand ils sont victimes : là est leur vertu, et peut-être l'ordre magnifique du monde. Je suis hors de moi, s'ils régnent.

Il n'y a pas d'anarchie plus hideuse que le règne de l'imbécillité. Le fort et grand tyran m'est aussi cher que la tyrannie sans génie m'est odieuse. Contemplez les soufliances de la Pologne, cette martyre infortunée, qui expie dans les supplices sa sainte aspiration à l'Occident. Voilà tout, cher Claudel. On ne fut jamais si loin de la politique. J'en suis aussi sûr que vous : les peuples n'ont que les princes qu'ils méritent. Oui, oui, et oui. Les Russes ne méritent pas mieux. Et Néron lui-même vaut mieux que le chaos. Il me fallait, dans ma saison d'hiver, une image de la triste humanité, qui titube par là, entre la pourriture du pôle et la glace qui crève sous le pied. J'ai vu ce misérable peuple et la misérable souveraineté sous les espèces d'une vieille nourrice qui balbutie et d'un marmot couronné.

Quant à Rome, comparée à Assur, pouvez-vous vous y tromper? Il ne s'agit que du dur César avant la grâce, de la force comme telle, — de la matière reine, enfin.

Je suis à vous, de ce vrai cœur qui vous aime.

Su.

Que vous me feriez plaisir en me donnant le portrait de vos enfants.

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