André Suarès à Paul Claudel
Le 27 novembre 1908.
Hé bien, soit. Je le verrai votre Gide, cher Claudel. Je n'en avais pourtant pas envie. Mais vous me l'envoyez : je ne voudrais pas que le refus vous touche. Il est votre ami, après tout. Voilà son titre.
Je ne le connais pas; et ne tenais pas à le connaître. Le peu que j'ai lu de ses œuvres ne m'a ni frappé, ni séduit. Un esprit très fin, sans doute, et très critique ; mais sans force à rien créer, ni une idée, ni une forme, ni encore moins un être. C'est le Goethe des fourmis et des petites mouches. Je l'imagine, du moins, n'ayant jamais vécu, même un demi quart d'heure, dans les petites revues.
Mais il est votre ami. Vous avez trop d'amis. Moi, je n'en ai que deux avec vous. Vous ai-je? Vous m'en feriez douter. Pour l'amour de Dieu, parlez-moi de vous, de ce que vous faites, de vos enfants, de ce qui vous touche, de ce qui m'intéresse. La petite a-t-elle fait ses dents ? J'y prends plus de part qu'à tout ce que pensent ou ne pensent pas les gens de lettres. Ils m'ont condamné, jusqu'ici; et c'est moi, désormais, qui les laisse en exil. Ou bien, parlez-moi de Kwang-Su et de Tse-Hsi. Allons, cher Claudel, répondez. Je vous serre la main avec affection.
Su.