‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 97 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Le 29 novembre 1908.

Je crains, cher Claudel, de ne vous avoir pas répondu avec exactitude.

Touchant Gide, il est sûr que je n'irai pas chez lui, en pays inconnu. Je vais lui dire qu'il vienne me voir, quand il lui plaira : à la condition toutefois qu'il m'avertisse.

Quelle affaire! Gide fera comme beaucoup d'autres : il s'éprendra de moi pour quelque temps. Et bientôt, il m'en voudra de s'être épris. On ne me pardonne pas d'être ce que je suis. Je ne vois, je ne connais absolument personne. Je n'ai jamais fait de mal à personne; et je n'ai presque partout que des ennemis. Je ne les méprise même pas : je les regarde.

Sûwoia Si 8à7rro[xat xéap eûpÔiv èfjLïUT^v toSe TrpooeXouaévov. Pauvres diables : ils m'auront fait souffrir; mais ils n'ont jamais pu m'offenser. Je vous serre la main.

Depuis un an, je donne tous les quinze jours à La Grande Revue de petits essais Sur la Vie : croquis, dessins, eaux-fortes. Rien qui sente le journal, vous le devez croire. Ce ne sont pas là pourtant les œuvres pour lesquelles j'étais né, et voulais vivre. Ma vie est terrible. Tout ce que j'aime, qui est à moi, m'est ôté. Vous aurez bientôt le premier volume de ces essais, et naturellement de ma main. La Revue elle-même, radicale, dure, athée, politique, vous ferait mal à lire. Mais on m'y laisse libre. J'y fais entendre l'éternelle protestation de l'esprit. Et c'est mon pain.

jo6. — André Suarès à Paul Claudel.

Le lo décembre 1908.

On vient d'éditer VIbsen, que je donnai jadis à la Revue des Deux Mondes. Je vous l'envoie, cher Claudel, pour le premier de l'an. Ce n'est pas un bien grand cadeau, mais enfin prenez-le

comme tel.

J'ai eu la visite du brave Chapon, notre Albertus Stephanus : c'est du moins le nom que je lui dédie, en qualité de niartyr, lapidé, lui troisième, après Robert et Henri, par les imprimeurs et les libraires. Il paraît avoir perdu courage. La Revue ne va guère. Elle a ses pires et plus noirs ennemis parmi les hommes qui devraient au moins la soutenir, s'ils n'étaient pas faits pour haïr seulement et toujours haïr. Les gens de V Action Française, font au pauvre Occident une guerre sournoise, cauteleuse et patiente. L'air noble de V Occident, le souffle de pureté qu'on y sent quelquefois, les irritent. Il y a trop de polémique, à mon goût, dans Y Occident; mais, pour ces gens là, jamais assez. Au fond, ils voudraient précipiter la Rnme dans la politique, l'en gorger, l'en farcir, afin qu'elle en vomît désormais et ne cessât plus.

Pour mon compte, je suis fâché de nuire à nos bons éditeurs. Il ne s'est pas vendu quinze exemplaires du Bouclier. Qiie faire? c'est ainsi. Il est vrai que personne n'en a dit un mot, et pas plus à V Occident qu'ailleurs. Il faut avoir la vie chevillée à

l'âme, pour garder la foi à ce qu'on fait, et pour tenir bon à le faire.

Adieu. Je serai à Tientsin pour le nouvel an. Je vous souhaite tout le bonheur du monde, et d'abord un heureux retour; car cette année-ci, vous rentrez en Europe, je pense?

De cœur à vous, cher Claudel.

Su.

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