‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 98 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

21 décembre 1908. Mon cher Suarès.

Cette lettre surtout pour que l'année ne se termine pas avant que je ne vous aie envoyé mes vœux les plus affectueux pour la nouvelle. Souhaitons qu'elle voie s'ouvrir pour vous ce champ d'action dont tout poëte a besoin, ne fût-ce que ce territoire de chasse où Philoctète perce de ses flèches divines les animaux qui pourvoient à sa nourriture.

Ce que moi j'ai percé, c'est votre pseudonyme d'Yves Scantrel. Voici déjà plusieurs mois que je reçois La Grande Revue pour y entendre votre voix. Vous avez dit sur Le Crépuscule des Dieux tout ce que notre génération avait à en dire. C'est l'immense « Catastrophe de l'imagination » qui laisse le pur artiste sans force. Wagner explique le dénuement tragique de Mallarmé. Pourquoi lis-je au bas de la page 793 ceci : « Toute la religion est du cœur. Les pratiques ne sont rien. » C'est la « foi sans les œuvres des protestants. Tout l'appétit est de l'estomac. La nourriture ne sert de rien »? Votre plaidoierie pour vos deux livres m'a profondément ému. J'y songe beaucoup et je vous en reparlerai.

Vous êtes moins isolé que vous ne croyez. Presque tous les jeunes gens qui m'écrivent me parlent de vous.

Pourquoi vous plaignez-vous, cher ami, que je ne vous parje pas de ma vie? Vous la connaissez jusque dans ses pires sottises. Pour vous je ne sais rien de la vôtre que vous m'avez toujours jalousement fermée. Je n'ai entendu que quelques stupides légendes, si on peut entendre ce qu'on n'écoute pas.

Gide est une des natures les plus délicates, une des âmes les

meilleures et les plus honnêtes que je connaisse. Je suis sûr que vous l'aimerez comme moi.

Je vous serre bien afiectueusement la main.

P. Claudel.

Fête de St Thomas -Didyme.

Je sais cela par mon Bréviaire que je Us tous les jours. Queb immenses trésors j'y trouve! Vous avez bien raison de dire que le meilleur de l'art antique y a pris place.

io8. — André Suarès à Paul Claudel.

Vendredi soir, 8 heures, le 24 décembre 1908.

Tantôt, Gide m'a rendu visite. Je suis content de l'avoir vu, cher Claudel.

Il est fin et subtil. Son intelligence est étendue. Il a de la portée, et je le crois bon. Il a beaucoup de goût. Il n'est pas frivole. Enfin, il m'a l'air d'avoir la tête religieuse. On dirait tm Oxfordian, au temps de Newmann et Manning; mais il est resté au seuil de l'église. Laïc à jamais.

Il est votre ami et vous connaît assez bien. Il m'a un peu consolé; la consolation, c'est toujours d'être aimé. Il m'a très sérieusement affirmé que je ne suis plus inconnu, et qu'un petit nombre de bons esprits se tournent vers moi, comme vers celui qui les peut nourrir et leur faire du bien. Il m'aurait presque convaincu.

Je l'en crois, quant à lui. Il a senti le son de la vie, dans mes pauvres livres. Et voilà ce qui l'a changé à mon égard, je le sais. Car il n'est pas le premier. Je ne fais pas d'autres conquêtes.

Il m'a donc montré une chaleur qui m'étonne. J'y suis si peu fait! Et au bout du compte, je ne m'y ferai jamais. Jusqu'à la fin de mes jours, quand on voudrait que je fusse le plus illustre du monde, je dirai et redirai : non mihi, non mihi, Domine.

C'est Noël, ce soir. Je pense à vous, cher Claudel. Pensez un peu à

Su.

Page 1