AU MARQUIS DE LA FAYETTE
Constitutions. — Vocabulaires indiens.
Philadelphie, 17 avril 1787.
Cher ami,
J'ai reçu la bonne lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en février 1786. L'indolence de la vieillesse, la fatigue perpétuelle de trop d'affaires ont fait de moi un si mauvais correspondant, qu'à peine ai-je écrit une lettre à mes amis d'Europe, pendant ces douze derniers mois. Cependant, comme j'ai toujours du plaisir à recevoir de leurs nouvelles, et qu'ils ne continueront pas de m'écrire si je ne leur réponds à mon tour, je reprends ma plume ; et, pour commencer avec ceux dont la correspondance a pour moi le plus de prix, j'écris au marquis de La Fayette.
J'ai été charmé d'apprendre votre heureux retour à
Paris, après un voyage aussi long et aussi pénible. C'est là que votre zèle éclairé pour le bien de notre pays, pourra le mieux s'employer à notre avantage ; et je sais que ce zèle est toujours à l'œuvre, et toujours infatigable. Nos ennemis, comme vous le remarquez, sont fort occupés à déprécier notre caractère national. Quelquefois leurs outrages me poussent à bout : je suis prêt à leur répondre, mais jusqu'à présent, j'ai retenu ma main, quoique nous ayons beau jeu pour prendre notre revanche ; je ne voudrais rien faire qui hâtât une nouvelle querelle en exaspérant des gens qui souffrent encore de leurs récentes blessures. Peut-être vaut-il mieux qu'ils s'abusent euxmêmes en nous supposant faibles, pauvres, divisés, sans amis; ils seront moins jaloux de notre force, qui depuis la paix, fait des progrès rapides ; ils seront moins tentés de chercher à la réduire.
Je ne m'étonne point que les Allemands, qui ne se connaissent guère en constitutions libres, supposent que de pareilles constitutions ne peuvent pas se soutenir. Nous croyons, nous, qu'une constitution libre peut se maintenir, et nous espérons le prouver. Qu'il y ait eu des défauts dans nos premières esquisses, ou plans de gouvernement, cela n'a rien de surprenant? Quand on considère le temps et les circonstances, il est bien plus surprenant que nous ayons commis si peu d'erreurs. Les articles vicieux de notre confédération vont être examinés par une commission chargée expressément de les corriger, c'est assurément la tâche la plus difficile. Quant aux vices des constitutions particulières de nos États, on les corrigera à mesure que l'expérience en fera connaître les inconvénients. Et quelle que soit la différence de nos sentiments, en ce qui regarde certaines lois, l'enthousiasme qui éclate au jour anniversaire de notre déclaration d'indépendance prouve que le peuple est universellement satisfait de la révolution , et de ses grands principes.
Je vous envoie le vocabulaire que vous m'avez fait passer ; vous y trouverez les mots des langues Shawanese et Delaware que le colonel Harmar m'a procurés. Il m'a promis un autre vocabulaire plus complet; je vous l'enverrai, dès que je l'aurai entre les mains.
Mon petit-fils, dont vous vous inquiétez avec tant de bienveillance , est dans sa propriété de New-Jersey ; il s'amuse à cultiver ses terres. Je souhaite qn'il en fasse une affaire sérieuse et qu'il renonce à toute idée d'emplois publics; car l'agriculture est, suivant moi, la plus honorable de toutes les professions, parce qu'elle en est la plus indépendante. Mais je crois qu'il en tient un peu pour Paris ou quelque autre grande ville de l'Europe, dans l'espoir d'y trouver une société beaucoup plus agréable que celle de ses bois d'Ancocas, et il ne se trompe pas- S'il était en ce moment à Philadelphie, sans doute il se joindrait à moi, et au reste de raa famille, qui est très-flattée de votre bon souvenir, et il vous adresserait ses vœux les plus sincères pour votre santé, votre prospérité, et celle de toute votre aimable famille. Vous permettrez à un vieil ami de quatre-vingts ans de dire qu'il aime votre femme, en y ajoutant et vos enfants, et qu'il prie Dieu de les bénir tous. Adieu, croyez-moi toujours votre tout dévoué. B. F.
a l'abbé morellet.
Vintèrieur de Franklin. — La liberté de commerce. Situation de V Amérique.
Philadelphie, 22 avril 1787.
Mon très-cher ami, J'ai reçu, quoique fort tard, vos agréables lettres des 30 octobre 1785 et 9 février 1786, avec quelques pièces venant de Y Académie des belles-lettres d'Auteuil. Vos bons
souhaits, vos compliments d'ami sont fort obligeants. Il m'est doux de voir qu'il me reste encore une place dans le souvenir des esprits distingués, des hommes de bien, dont j'ai eu le bonheur de goûter l'aimable et instructive société pendant mon séjour en France.
Je n'ai pu quitter sans regret cette chère nation, mais j'ai certainement bien fait de rentrer dans mon foyer. Je suis là dans ma niche, dans ma maison, au sein de ma famille ; ma fille et mes petits-enfants autour de moi ; parmi mes vieux amis, ou leurs fils qui me respectent également; et qui tous parlent et entendent la même langue que moi. Et vous savez que si un homme veut se rendre utile en exerçant son esprit, il perd la moitié de ses forces dans un pays étranger, où il ne peut s'exprimer que dans une langue qui ne lui est pas familière. En un mot, je trouve ici mille occasions de faire le bien, je jouis de tout ce que je désire, excepté du repos; encore ne l'attendrai-je pas longtemps, car mes fonctions ne peuvent s'étendre au delà de trois ans, et peut-être avant aurai-je cessé de vivre.
Je suis de votre avis pour ce qui est de la liberté du commerce, surtout dans les pays où les taxes directes sont applicables. Nous serons dans ce cas un jour, lorsque notre immense territoire sera peuplé. Mais aujourd'hui, nos habitants sont établis à une grande distance l'un de l'autre, souvent à cinq ou six milles, dans le fond du pays, comment lever des contributions directes? La peine que prendrait le collecteur, pour aller de maison en maison, coûterait plus que le produit de l'impôt. On ne peut exprimer plus clairement ses sentiments que vous ne faites ; vous préférez la liberté du commerce, de l'agriculture, des manufactures, etc., même à la liberté civile, parce qu'on ne porte que rarement atteinte à celle-ci, tandis que l'autre est menacée à toute heure. La guerre nous a imposé une lourde dette ; nous sommes dans la nécessité d'avoir des impôts, et d'employer tous les moyens qui
peuvent nous donner un revenu, afin d'éteindre la dette; mais, en principe, nous sommes disposés à abolir les droits sur les importations, dès que nous serons en état de le faire.
Quels que soient les bruits que les Anglais répandent en Europe , soyez assuré que notre peuple tout entier est satisfait de la révolution : son respect pour tous ceux qui y ont pris part, guerriers ou hommes d'État, et la joie enthousiaste avec laquelle on célèbre partout l'anniversaire de la déclaration d'indépendance, sont des preuves irrécusables de cette vérité. Deux de nos États ont été troublés par des causes particulières et locales ; mais nos anciens ennemis ne peuvent-ils pas aussi bien avoir fomenté ces désordres , qu'ils se sont plu à en exagérer le récit ? Au surplus tout est rentré dans l'ordre ; le reste de nos États jouit de la paix, du bon ordre, et d'u étonnante prospérité.
peine que vous avez prise de traduire les adresses de félicitations que j'ai reçues à mon arrivée, est une nouvelle preuve de votre amitié; elle m'a fait autant de plaisir que les adresses mêmes, et pour moi ce n'est pas peu dire, car l'accueil que m'ont fait mes concitoyens a surpassé de beaucoup mes espérances. La popularité, qui n'est pas ce qu'il y a de plus constant au monde, m'entoure en ce moment. Mon élection à la seconde année de présidence s'est faite à l'unanimité. En sera-t-il de même à la troisième? Rien n'est plus douteux. Quand on occupe un poste élevé, on se trouve souvent exposé au danger de désobliger les gens, en faisant son devoir ; et comme le ressentiment de ceux qu'on offense, est plus grand que la reconnaissance de ceux qu'on sert, il arrive presque toujours qu'on est violemment attaqué et faiblement défendu. Vous ne serez donc pas surpris, si vous apprenez que je n'ai pas terminé ma carrière politique avec le même éclat que je l'ai commencée.
Je suis peiné de l'indisposition que vous avez éprouvée. Je m'étonne quelquefois que la Providence ne mette pas les gens de bien à l'abri de tous les maux et de toutes les souffrances. Il en devrait être ainsi dans le meilleur des mondes, et puisqu'il n'en est pas ainsi ici-bas, je suis pieusement conduit à croire que si notre monde n'est pas le meilleur, la faute en est aux mauvais matériaux dont il est fait. Je suis, mon cher ami, etc. B. F.