‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 105 sur 136 · A THOMAS JORDAN A LONDRES · texte numérisé non relu

A THOMAS JORDAN A LONDRES

Réminiscences.

Philadelphie, 18 mai 1787.

Cher monsieur,

J'ai reçu votre bonne lettre du 27 février, ainsi que le baril de porter que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Nous tenons maintenant ici ce qu'on appelle en France une Assemblée des notables : c'est-à-dire une convention composée des personnages les plus importants des divers États de notre confédération. Ces messieurs m'ont fait l'honneur de diner chez moi mercredi dernier; nous avons mis en perce le baril de porter; il a trouvé accueil cordial, et approbation universelle. Bref la compagnie est convenue à l'unanimité que c'était le meilleur porter qu'elle eût jamais goûté. Recevez mes remerciments ; c'est peu de chose sans doute, mais c'est tout ce que je puis faire à présent.

Votre lettre me rappelle ces jours heureux que nous avons passés ensemble , et ces chers amis avec qui nous les avons passés. Quelques-uns , hélas ! nous ont quittés, et nous devons regretter leur perte , quoique notre cher

Hawkesworth * s'aventure maintenant en des contrées plus heureuses, et que notre bon Stanley2 habite le seul séjour « où son harmonie puisse être dépassée. » Vous me faites plaisir en me disant que vous êtes au comble du contentement. Sans contentement, il n'est pas de situation heureuse ; avec lui, toutes le sont. Le moyen de se trouver content de sa position, c'est de la comparer avec une autre qui vaut moins. Ainsi, quand je pense au nombre de maladies terribles auxquelles le corps humain est exposé, je me console de n'en avoir reçu en partage que trois incurables, la goutte, la pierre et la vieillesse ; encore ne m'ontelles ôté ni ma gaieté naturelle, ni le plaisir de lire, ni celui de jouir de la société de mes amis.

Je suis charmé d'apprendre que M. Fitzmaurice est marié, qu'il a une femme aimable et de jolis enfants. Il voulait un jour faire exécuter à Mme Wright une femme de cire, pour qu'elle tint sa table ; le parti qu'il a pris vaut mieux , car , après tout, le mariage est l'état naturel de l'homme. Un célibataire n'est pas un homme complet. Il ressemble à une branche de ciseaux qui attend son autre branche pour faire la paire ; seule elle n'est pas de moitié aussi utile que réunie à sa compagne.

Je ne sais ce que je dois le plus admirer, ou des découvertes merveilleuses qu'a faites Herschell ou de l'infatigable génie qui Ta conduit là. Espérons, mon ami, qu'enfin débarrassés de notre enveloppe mortelle, nous voyagerons de compagnie parmi quelques-uns des mondes qu'il a découverts, nous aurons pour guide quelque vieux compagnon déjà habitué à ce nouveau séjour. Hawkesworth égayera le voyage par la gaieté de son ingénieuse con-

1. John Hawkesworth, auteur de l'Aventurier, et rédacteur de VHistoire des découvertes faites dans les mers du Sud par le capitaine Cook.

2. John Stanley, musicien et compositeur distingue, aveugle depuis l'âge de deux ans.

versation, Stanley accompagnera la musique des sphères célestes.

M. Watmaugh me dit ( c'est la première chose que je lui ai demandée) que votre fille existe, et qu'elle se porte bien. Je me souviens qu'elle promettait beaucoup dans son enfance, je ne suis donc pas étonné qu'elle soit devenue une belle femme. Dieu la bénisse et vous bénisse aussi, mon cher ami, avec tout ce qui vous touche ; c'est la prière sincère de votre tout dévoué,

B. Franklin,

dans sa quatre-vingt-deuxième année.

A GEORGES WHATLEY.

Banque de Philadelphie, — Traité de commerce, — * Projet de monnayage.

Philadelphie, 18 mai 1787,

J'ai reçu en temps utile la lettre de mon bon vieil ami, datée du 19 février. Je vous remercie de vos remarques sur les banques : autant que j'en peux juger, elles sont justes et solides. Notre banque a éprouvé ici beaucoup d'opposition ; Fenvie s'en est mêlée ; et certaines gens, qui désiraient une émission plus considérable de papier-monnaie, ont craint qu'elle ne fût empêchée par l'influence de la banque. Mais, celle-ci a résisté à toutes les attaques, et a poursuivi ses opérations, quoique l'Assemblée lui eût révoqué sa charte. Une nouvelle assemblée vient de lui rendre ses pouvoirs; sa gestion est si prudente, que je ne doute pas qu'elle ne réussisse parfaitement. Le dividende n'a jamais été au-dessous de six pour cent; on ne l'augmentera pas de quelque temps, parce que le surplus des bénéfices est mis en réserve pour faire face aux éyéne-

ments. Le dividende s'est élevé une fois à onze pour cent, mais le cas était tout particulier. On avait proposé de fonder une nouvelle banque. Pour prévenir la concurrence la Banque prit de nouveaux associés : parmi les premiers actionnaires, il y eut des mécontents qui préférèrent se retirer : il fallut régler les comptes. On fit un apurement général, on partagea les bénéfices accumulés ; après quoi les anciens et les nouveaux associés commencèrent leurs opérations sur un pied d'égalité. Les billets sont toujours payés à bureau ouvert ; aussi les reçoit- on comme argent, puisqu'on en peut toujours faire de Fargent.

Votre médaillon est en bonne compagnie ; il est placé près de ceux de lord Chatham, de lord Camden, du marquis de Rockingham, de sir George Saville et de quelques autres personnes qui m'honorèrent de leur amitié pendant mon séjour en Angleterre. Je crois que je vous ai déjà remercié ; mais je vous remercie encore.

Je pense, comme vous, que notre plénipotentiaire aura besoin de patience, s'il veut conclure un traité de commerce. Si j'étais à sa place, et sans autres instructions, je serais assez disposé à dire aux Anglais : : «Messieurs, ne vous pressez pas. Si le traité ne vous offre pas autant d'avantages qu'à nous-mêmes, ne le faites point. Je suis sûr que l'absence de traité ne nous gêne pas plus que vous. Que les négociants s'arrangent entre eux. Laissez-les faire. »

Je n'ai jamais examiné avec attention le projet qu'a formé le Congrès de battre monnaie : je n'ai pas ce plan sous la main : je ne puis donc vous en rien dire. L'avantage d'un monnayage, c'est d'assurer le titre du métal, et d'épargner le temps qu'on perdrait à le peser. La faveur attachée à des pièces dont la valeur est fixe, est si grande qu'elles continuent Savoir cours, alors même que l'empreinte en est effacée, et qu'elles ont perdu la moitié de leur poids légal. Telles sont, par exemple, les pièces anglaises

de six pences, qui, Tune dans l'autre, ne pèsent pas trois pences.

Vous avez aujourd'hui soixante-dix-huit ans, j'en ai quatre-vingt-deux : vous marchez sur mes talons, mais, quoique vous ayez plus de force et de vigueur que moi, vous ne m'atteindrez pas à moins que je ne m'arrête; et cela ne tardera guère, car je suis devenu si vieux que j'ai enterré la plupart des amis de mon enfance ; et maintenant je vois des gens que j'ai connus enfants et qu'on appelle le vieux monsieur un tel, pour les distinguer de leurs fils qui sont des hommes faits, et établis. En dépassant de douze ans la période de David1, il semble que je me suis faufilé dans la compagnie de la postérité, quand je devrais être depuis longtemps au lit et endormi. Toutefois si j'étais parti à soixante-dix ans, j'aurais perdu douze années des plus actives de ma vie, celles ou j'ai été employé aux affaires les plus importantes. Ai-je fait du bien, ai-je fait du mal, l'avenir le montrera. Je puis dire seulement que mes intentions étaient droites, et j'espère que tout finira bien.

Soyez assez bon pour présenter mes affectueux respects au docteur PJley. Je lui ai de grandes obligations, et je lui écrirai bientôt. Il sera heureux d'apprendre que ma maladie ne s'aggrave pas sensiblement, c'est un grand point . Elle a toujours été assez supportable pour ne pas me sevrer des plaisirs de la société, et pour ne pas diminuer ma gaieté dans la conversation. C'est aux conseils du docteur que je dois en grande partie ce bonheur. Adieu, mon cher ami, croyez-moi toujours votre tout dévoué, B. F.

1 . Threc scores and len, soixante-dix ans, c'est la durée que la Bible assigae à la vie de l'homme.

A MISTRISS JANE MECOM.

La convention fédérale. — La guerre. — Précautions contre l'incendie.

Philadelphie, 20 septembre 1787.

Chère sœur,

La convention a fini le 17 courant. J'ai assisté aux séances, cinq heures par jour, depuis le commencement, ce qui fait un peu plus de quatre mois. Vous pouvez juger parla que ma santé se soutient ; on me dit même que j'ai meilleure mine, et on suppose que d'aller chaque jour à l'assemblée et d'en revenir, m'a fait du bien. Vous verrez dans les journaux la constitution que nous avons proposée. Accorder tous les intérêts et toutes les vues n'était pas une tâche aisée, et peut-être les différents États ne recevrontils pas la constitution avec l'unanimité dont la convention leur a donné l'exemple. Nous avons fait de notre mieux ; c"est à la constitution à faire son chemin.

Je partage entièrement votre horreur de la guerre. Sans parler de son inhumanité, je pense que la guerre est mauvaise au point de vue de l'humaine sagesse. Quelque avantage qu'une nation veuille obtenir de l'autre, territoire, libre commerce, libre navigation des fleuves, il sera toujours meilleur marché d'acheter ces avantages argent comptant, que de payer les dépenses d'une guerre afin de les acquérir. Une armée est un monstre dévorant et quand vous l'avez levée, il faut pour l'entretenir non-seulement fournir à des dépenses nécessaires, telles que la solde, l'habillement, les provisions, les armes, les munitions, et un nombre infini d'autres charges légitimes, mais il faut encore pourvoir aux frais accessoires et frauduleux de la nombreuse tribu des fournisseurs ; quiconque vous procure les articles dont votre armée a besoin prend avan-

tage de ce besoin pour vous demander des prix exorbitants. Il me semble que si les hommes d'État avaient un peu plus d'arithmétique, ou étaient plus habitués à calculer, les guerres seraient moins fréquentes. Je suis sûr qu'on aurait pu acheter le Canada à la France, pour le dixième de l'argent que l'Angleterre a dépensé à le conquérir. Et si au lieu de se battre avec nous pour avoir le droit de nous taxer, elle nous avait tenus en bonne humeur, en nous laissant disposer de notre propre argent ; si de temps en temps elle nous avait donné un peu du sien, en dotant des collèges ou des -hôpitaux, en creusant un canal, en fortifiant un port, elle aurait tiré de nos dons accidentels et de nos contributions volontaires beaucoup plus qu'elle n'en aurait jamais pu avoir par des taxes. Les gens d'esprit donnent un seau d'eau ou deux à une pompe sèche pour en tirer plus tard tout ce dont ils ont besoin. Le ministère anglais a manqué de sens commun. C'est ainsi que l'Angleterre a dépensé cent millions de son argent, pour perdre finalement l'enjeu de la querelle.

Je déplore les pertes que Boston a faites cette année, par suite d'incendies. Je pense quelquefois que les hommes n'agissent pas comme des créatures raisonnables, quand ils se bâtissent des maisons combustibles, où ils .sont obligés de faire ûu feu tous les jours. Dans mes nouvelles constructions , j'ai employé quelques précautions qui ne sont pas ordinaires ; aucune des boiseries d'une chambre ne touche aux boiseries d'une autre chambre ; les planchers et même les marches de l'escalier sont enduits de plâtre sous le bois, sans parler de l'enduit des lattes sous les solives. 11 y aussi des trappes pour aller sur les toits, afin de pouvoir y monter et mouiller les bardeaux en cas de feu dans le voisinage. Mais je crois que les escaliers devraient être de pierre , les planchers carrelés comme à Paris, et les toits en tuile ou en ardoise.

Je vous ai envoyé dernièrement un baril de farine, et je

me blâme de ne vous avoir pas prié plus tôt de faire votre provision de bois et de tirer sur moi comme l'an dernier. Mais j'ai été si occupé! Pour éviter cet oublia l'avenir, tirez sur moi chaque année au même effet.

Adieu, ma chère sœur, croyez-moi toujours votre frère affectionné. B. F.

A ALEXANDER SMALL

Taxes américaines. — Nouveau Livre de prières. — Les loyalistes américains.

Philadelphie, 28 septembre 1787.

Cher monsieur,

Je n'ai abandonné aucun des principes d'économie publique que vous m'avez connus autrefois ; mais pour changer les mauvaises coutumes d'un pays, et lui en faire accepter de nouvelles, fussent-elles meilleures, il est d'abord nécessaire de guérir les préjugés du peuple, d'éclairer son ignorance, et de le convaincre qu'il gagnera aux changements proposés; ce n'est pas là l'œuvre d'un jour. Nos législateurs sont tous propriétaires et ils ne sont pas encore convaincus que, finalement, c'est la terre qui paye tous les impôts. De plus notre pays est si maigrement peuplé (dans le fond du pays, les habitations sont quelquefois à cinq ou six milles l'une de l'autre) qu'en allant de maison en maison, et plus d'une fois pour recueillir l'impôt, le collecteur perdrait plus de temps , et de peine que ne vaut l'impôt lui-même. Nous avons donc été forcés d'adopter le mode des taxes indirectes, c'est-à-dire des droits à l'importation, et des excises.

Je n'ai fait aucune tentative pour introduire ici le Livre de prières que vous et la bonne mistriss Baldwin m'avez fait l'honneur d'approuver. Les choses de ce bas monde me prennent trop de temps, il ne m'en reste point pour

entreprendre rien qui ressemble à une réforme en matière religieuse. Quand nous pouvons jeter de bonnes semences, faisons-le, et faute de mieux, attendons avec patience le temps fixé par la nature pour qu'elles germent. Il en est qui restent plusieurs années en terre ; certaines saisons ou certaines circonstances favorables les en font sortir : elles poussent alors des jets vigoureux et donnent des fruits abondants.

Si, comme vous l'auriez souhaité, j'avais été dans mon pays, aussitôt après la paix, j'aurais peut-être été à même d'adoucir quelques-unes des mesures rigoureuses prises contre les royalistes ; car je crois que la crainte et Terreur, plutôt que la méchanceté, leur ont fait abandonner la cause de leur pays et adopter celle du roi. Le ressentiment public contre eux est tellement tombé aujourd'hui, qu'aucun de ceux qui demandent la permission de revenir, n'éprouve de refus ; il y en a beaucoup qui vivent maintenant fort tranquilles au milieu de nous. Quant à la restitution des biens confisqués, c'est une opération que nul de nos politiques ne s'est encore hasardé à proposer. Ce sont des gens qui aiment à se fortifier dans leurs projets par des précédents. Peut-être attendent-ils que votre gouvernement rende aux Écossais les biens confisqués en Ecosse, aux Irlandais ceux qui l'ont été en Irlande, et aux Gallois ceux qui l'ont été en Angleterre1.

Je suis charmé que les exilés, qui restent chez vous, aient reçu ou doivent recevoir quelque indemnité pour les pertes qu'ils ont essuyées, car j'ai pitié de leur situation. C'était évidemment au roi qu'il appartenait d'indemniser ceux qu'il a séduits par ses proclamations ; mais il ne parait pas aussi clair que le Parlement soit obligé d'en agir ainsi, au lieu et place du prince. Si, dans un accès de folie, quelque roi insensé jugeait à propos de faire la

Page 1