‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 114 sur 136 · A CHARLES THOMSON, SECRÉTAIRE DU CONGRES · texte numérisé non relu

A CHARLES THOMSON, SECRÉTAIRE DU CONGRES

Philadelphie, 29 décembre 1788.

Cher vieil ami,

Je vous envoie une lettre pour le président du Congrès. Je vous prie de la lui présenter, si vous n'y trouvez rien d'inconvenant, rien que, dans mon intérêt, vous ne désiriez retrancher ou changer. Je compte beaucoup sur les conseils de votre amitié ; vous connaissez mieux que moi les hommes et les choses ; si vous trouvez des changements à faire, nous en aurons le temps avant que le nouveau Congrès s'assemble ; mais, si la lettre doit être présentée, c'est à l'ancien Congrès qu'il faut l'adresser.

Dans la copie de ma lettre à M. Barclay, vous remarquerez3 que je parle, de « quelques articles importants que je n'ai pas portés dans les comptes que j'ai présentés au Congrès, espérant de son équité qu'on y ferait quelque attention. » Pour que vous puissiez savoir en quoi ils consistent, je joins ici un Aperçu de mes services; vous y trouverez les services extraordinaires dont j'ai été chargé, et qui n'appartiennent pas aux fonctions de plénipotentiaire. J'ai été juge d'amirauté, consul jusqu'à l'arrivée de M. Barclay, banquier pour examiner et accepter une multitude de lettres de change, enfin il m'a fallu être mon propre secrétaire pendant plusieurs années ; car on ne m'en envoya point, quoiqu'on en accordât aux autres ministres.

Comme l'usage est en Europe de récompenser libéralement les ministres lorsque, après avoir rempli leur mission, ils reviennent dans leur pays, j'avoue que j'espérais tout au moins que le Congrès aurait la bonté de montrer l'approbation qu'il donnait à ma conduite, en me faisant quelque petite concession de terres dans l'ouest, ce qui aurait été utile et honorable pour ma postérité. Je crois encore qu'il fera quelque chose de semblable quand il lui plaira

de prendre mes services en considération; car je vois d'après ses procès-verbaux qu'il a généreusement récompensé M. Lee des services qu'il a rendus en Angleterre avant d'être envoyé en France. M. Bolland et moi nous avions travaillé à Londres avec lui, et nous n'avions rien eu. Quand M. Lee est revenu de France, on lui a accordé une bonne place ainsi qu'à M. Jay, et cependant tout cela n'est qu'une bagatelle auprès de ce que le roi de France a fait pour M. Gérard, à son retour d'Amérique.

Quelle différence à mon égard ! A mon retour d'Angleterre, en 1775, le Congrès me nomma maître général des postes ; nomination dont je fus très-reconnaissant. C'était, il est vrai, une place à laquelle j'avais quelque droit; car j'en avais considérablement augmenté le revenu, par les règlements que j'avais établis au temps où je remplissais cette fonction sous l'ancien gouvernement. Quand je fus envoyé en France, je chargeai mon gendre de gérer la poste, comme mon suppléant ; mais bientôt après mon départ, on me retira cette place et on la donna à M. Hazard. Quand le ministère anglais avait jugé à propos de me destituer, il m'avait laissé le privilège d'envoyer et de recevoir mes lettres, franches de port, ce qui est d'usage quand un maître des postes n'est pas destitué pour inconduite : mais en Amérique on m'a toujours demandé les frais de port, ce qui depuis mon retour de France, a monté à plus de 50 livres (1200 francs), et cependant la plus grande partie de ces lettres ne m'était adressée que parce que j'avais été ministre en ce pays.

Lorsque j'emmenai avec moi en France mon petit-fils William Temple Franklin, mon dessein, après lui avoir fait apprendre le français, était de l'élever dans l'étude et la pratique des lois. Mais comme on me promettait toujours de m'envoyer un secrétaire qui n'arrivait jamais, je me trouvai forcé de garder mon petit-fils avec moi pour remplir ces fonctions, et ce désappointement a duré jusqu'à

mon retour. Mon petit-fils a percha ainsi plus de huit ans qu'il aurait pu consacrer à la jurisprudence, et il a pris des habitudes si différentes, qu'il n'est plus temps pour lui de songer à cette profession. Dès lors je le regardai comme préparé pour la diplomatie, et en état, par les connaissances qu'il avait acquises, d'y remplir tout au moins une place de secrétaire. Je n'étais pas seul de cette opinion ; car trois de mes collègues, sans la moindre sollicitation de ma part, Pont pris pour secrétaire dans la négociation de traités dont ils étaient chargés. Je pris la liberté de le recommander au Congrès ; c'est la seule faveur que j e lui aie jamais demandée. La seule réponse que j'en reçus fut une résolution qui remplaçait mon petit-fils et donnait son poste au colonel Humphreys. Le colonel pouvait avoir beaucoup de mérite militaire, mais il ne connaissait rien en diplomatie, il ne savait pas le français, et n'avait ni l'expérience, ni l'habileté nécessaires en de pareilles fonctions.

Tout ceci est pour vous seul, c'est à l'ami que je parle, car je n'ai jamais fait et je ne ferai jamais aucune plainte en public. Eussé-je prévu que le Congrès me traiterait de la sorte, son manque de reconnaissance n'aurait en rien affaibli mon zèle ni mon ardeur pour notre cause. Je n'ignore pas quel est le caractère de ces assemblées changeantes, et combien les nouveaux venus connaissent mal les services rendus à leur corps avant qu'ils en fissent partie; ils ne se croient pas obligés par ces services, et en outre, l'absence de celui qui les sert dans un pays éloigné, laisse pleine carrière à une ou deux personnes envieuses et méchantes * , dont les insinuations artificieuses et malveillantes finissent par indisposer les gens les plus équitables, les moins prévenus et les plus honnêtes. Je mets donc en oubli ces réflexions.

1. C'est à Arthur Lee son ennemi constant que Franklin fait allusion.

Mon bon ami, pardonnez-moi, si vous le pouvez, l'ennui que vous causera cette lettre ; et si le reproche qu'on fait aux républiques d'être sujettes à l'ingratitude, se vérifiait malheureusement à votre égard, souvenez- vous que vous avez le droit d'ouvrir votre cœur et de communiquer vos plaintes à votre ancien ami et très-obéissant serviteur,

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